Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique
Chapitre 2
L'adoration des mages · La fuite en Égypte · Le massacre des innocents · Le retour à Nazareth
Mt 2,1-23 — L'Enfant-Roi face au monde : adoration des nations et rejet d'Israël officiel
Le chapitre 2 de Matthieu est un récit d'une densité symbolique et scripturaire exceptionnelle. Il enchaîne quatre péricopes — l'adoration des mages (v. 1-12), la fuite en Égypte (v. 13-15), le massacre des innocents (v. 16-18) et le retour à Nazareth (v. 19-23) — qui forment ensemble une narration théologiquement construite autour de deux axes en tension : l'accueil de l'Enfant-Roi par les nations (les mages venus d'Orient) et son rejet par le pouvoir en place (Hérode) et par l'élite religieuse d'Israël (grands prêtres et scribes). Ce double mouvement d'accueil et de rejet anticipe la dynamique de tout l'évangile et de la Grande Mission finale (28,19).
Cinq citations d'accomplissement scandent le récit — une densité unique dans tout l'évangile — soulignant que chaque étape de l'enfance de Jésus s'inscrit dans le dessein de Dieu annoncé par les prophètes. Ce chapitre est aussi profondément typologique : la vie du jeune Jésus reproduit et accomplit les grands moments de l'histoire d'Israël — Moïse, l'Exode, le retour d'exil.
I Texte — Matthieu 2,1-23 (TOB)
L'adoration des mages (v. 1-12)
« Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voilà que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem et dirent : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à son lever et nous sommes venus lui rendre hommage." À cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et il s'enquit auprès d'eux du lieu où le Christ devait naître. Ils lui dirent : "À Bethléem de Judée, car ainsi est-il écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es nullement la moindre parmi les princes de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera le berger de mon peuple Israël." Hérode appela alors les mages en secret, s'informa avec précision du temps où l'étoile était apparue, et les envoya à Bethléem en disant : "Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant ; et quand vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j'aille, moi aussi, lui rendre hommage." Sur ce, ayant entendu le roi, ils partirent. Et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue à son lever les précédait jusqu'à ce qu'elle vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où se trouvait l'enfant. À la vue de l'étoile, ils éprouvèrent une très grande joie. Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à genoux, ils lui rendirent hommage. Puis, ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent des présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils repartirent dans leur pays par un autre chemin. » (Mt 2,1-12)
La fuite en Égypte (v. 13-15)
« Après leur départ, voilà que l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et dit : "Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, fuis en Égypte et restes-y jusqu'à ce que je te le dise ; car Hérode va rechercher l'enfant pour le tuer." Joseph se leva, prit l'enfant et sa mère pendant la nuit, et se retira en Égypte. Il y resta jusqu'à la mort d'Hérode, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète : J'ai appelé mon fils hors d'Égypte. » (Mt 2,13-15)
Le massacre des innocents (v. 16-18)
« Alors Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, entra dans une grande fureur. Il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléem et dans tout son territoire, en se réglant sur la date qu'il avait précisément fait indiquer par les mages. Alors fut accomplie la parole du prophète Jérémie : Une voix dans Rama a été entendue, des pleurs et une grande lamentation ; c'est Rachel pleurant ses enfants, et elle n'a pas voulu être consolée, parce qu'ils ne sont plus. » (Mt 2,16-18)
Le retour d'Égypte et l'établissement à Nazareth (v. 19-23)
« Hérode étant mort, voilà que l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte et dit : "Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, et va dans la terre d'Israël ; car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant." Joseph se leva, prit l'enfant et sa mère et alla dans la terre d'Israël. Mais apprenant qu'Archélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s'y rendre. Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée, et il vint s'établir dans une ville appelée Nazareth, pour que soit accomplie la parole des prophètes : Il sera appelé Nazaréen. » (Mt 2,19-23)
II L'adoration des mages : les nations viennent à la lumière (v. 1-12)
Les mages : qui sont-ils ?
Les mages (magoi) sont des personnages difficiles à identifier avec précision. Dans l'usage grec et latin de l'époque, le terme désigne généralement des sages orientaux versés dans l'astronomie, l'astrologie, l'interprétation des songes et les sciences occultes — souvent des Perses ou des Babyloniens. Matthieu ne précise ni leur nombre, ni leur rang royal, ni leurs noms : la tradition ultérieure (Gaspard, Melchior et Balthazar ; le nombre de trois dérivé des trois présents) relève de la piété populaire tardive, non du texte évangélique. Ce qu'ils sont avec certitude : des non-Juifs venus de l'Orient, des représentants des nations (ethnê), qui reconnaissent dans un signe céleste la naissance du roi des Juifs et viennent l'adorer.
Leur venue accomplit le grand rêve prophétique du pèlerinage des nations vers Sion. Is 60,1-6 décrit les nations qui viennent à la lumière d'Israël, apportant de l'or et de l'encens, adorant le Dieu d'Israël. Ps 72,10-11 prédit que les rois de Tarsis et des îles apporteront des présents, que tous les rois se prosterneront devant le roi messianique. Matthieu ne cite pas explicitement ces textes, mais les résonnances sont si fortes qu'il n'a pas besoin de le faire : le lecteur scripturaire les entend immédiatement.
L'étoile
L'étoile des mages a suscité d'innombrables discussions depuis l'Antiquité — conjonction de planètes, comète, nova, phénomène astronomique identifiable. Ces discussions, pour intéressantes qu'elles soient, risquent de masquer la signification théologique du récit. Dans la tradition juive, l'apparition d'une étoile nouvelle était associée à la naissance d'un grand personnage ou à l'avènement d'un roi. L'oracle de Nb 24,17 — « un astre sort de Jacob, un sceptre se lève d'Israël » — était interprété comme une prophétie messianique dans le judaïsme du Ier siècle (cf. le messie de la révolte de Bar Kokhba, Fils de l'étoile). L'étoile des mages est ainsi le signe messianique par excellence, reconnu par des sages non-juifs qui ont les yeux assez ouverts pour le lire.
Le double accueil et le double rejet
La scène de Jérusalem (v. 3-8) est d'une ironie dramatique saisissante. Les mages viennent de loin pour adorer le roi des Juifs — et c'est l'élite d'Israël (Hérode, les grands prêtres, les scribes) qui les reçoit. Les grands prêtres et les scribes connaissent les Écritures, citent avec précision la prophétie de Michée (Mi 5,1 + 2 S 5,2), identifient correctement Bethléem comme lieu de naissance du Messie — et n'y vont pas. La connaissance scripturaire sans la foi et sans le désir de rencontrer le Messie reste stérile. Les mages, eux, ne connaissent pas les Écritures d'Israël — ils lisent les étoiles — mais ils ont le désir et ils font le chemin. Le contraste est le premier annonce de la logique qui court tout au long de l'évangile : les premiers seront derniers et les derniers premiers.
Hérode, lui, feint de vouloir adorer (« afin que j'aille, moi aussi, lui rendre hommage », v. 8) — mensonge politique qui cache un projet de meurtre. Sa réaction — « il fut troublé, et tout Jérusalem avec lui » (v. 3) — annonce la réaction de Jérusalem à l'entrée triomphale de Jésus adulte (« toute la ville fut en émoi », 21,10). L'enfant-roi et le roi-Messie suscitent le même trouble dans la ville qui sera le lieu de leur mort.
La citation de Michée 5,1 et la portée de Bethléem
La citation de Mi 5,1 combinée avec 2 S 5,2 (v. 6) est caractéristique de la technique matthéenne des citations composites. Bethléem est la ville de David — c'est là que le Berger-Roi est né, et c'est là que le nouveau Berger-Roi doit naître. L'évangéliste modifie légèrement le texte de Michée : là où le prophète dit « tu n'es pas la moindre » (formulation qui peut être lue comme une comparaison dans le sens négatif), Matthieu lit positivement « tu n'es nullement la moindre », soulignant la gloire de Bethléem. L'ajout de 2 S 5,2 (« qui sera le berger de mon peuple Israël ») oriente la christologie vers la figure du berger royal — titre que Jésus s'appliquera lui-même (cf. 18,12 ; 25,32 ; 26,31).
Les trois présents et leur symbolisme
Les trois présents offerts par les mages — or, encens et myrrhe — ont très tôt reçu une interprétation symbolique dans la tradition. Origène (Contre Celse, I,60) est le premier à proposer une lecture tripartite : l'or pour le roi, l'encens pour le prêtre-adorateur de Dieu, la myrrhe pour celui qui va mourir et être embaumé. Cette interprétation, reprise par Irénée, Cyrille de Jérusalem et la liturgie (cf. l'hymne Puer natus), est une lecture christologique condensée : royauté, divinité, et mort rédemptrice sont déjà inscrites dans les présents offerts à l'enfant de Bethléem.
Les mages et la théologie des nations
La venue des mages est, avec la généalogie (les quatre femmes étrangères) et la confession du centurion romain (27,54), l'une des trois grandes scènes d'ouverture universelle de l'évangile de Matthieu. Elle illustre la logique de Rm 9-11 avant la lettre : la lumière messianique, ignorée ou rejetée par ceux qui la détiennent, est accueillie par des étrangers. Justin Martyr (Dialogue avec Tryphon, 78) voit dans les mages la figure des croyants des nations qui adorent le Christ avant que leur propre nation ne le reconnaisse. Léon le Grand (Sermons sur l'Épiphanie) insiste sur le fait que l'Épiphanie est la fête de la révélation universelle du Christ à toutes les nations — prolongement ecclésial de ce que les mages ont accompli dans leur pèlerinage.
III La fuite en Égypte : le nouvel Exode (v. 13-15)
La structure typologique : Moïse et Jésus
La fuite en Égypte et le retour sont construits sur une typologie Moïse-Jésus délibérée. Comme Moïse, Jésus naît alors qu'un roi tyrannique cherche à tuer les enfants de son peuple (Ex 1,15-22 ; Mt 2,16). Comme Moïse, il est sauvé de la mort par une intervention divine qui détourne les plans du tyran. Comme Israël, il descend en Égypte et en est rappelé par Dieu. La citation du v. 15 — « j'ai appelé mon fils hors d'Égypte » (Os 11,1) — est dans son contexte original une référence à l'Exode d'Israël : Dieu appelle Israël son fils (Ben) hors d'Égypte. Matthieu applique à Jésus ce qui était dit d'Israël : Jésus est le vrai Fils dont Israël était la figure et le type. Il récapitule en sa propre vie le destin du peuple de Dieu.
L'Égypte : lieu de l'épreuve et lieu de la grâce
Dans la tradition biblique, l'Égypte est à la fois le lieu de l'esclavage et le lieu du refuge. Pour Abraham (Gn 12,10), pour Jacob (Gn 46), pour l'ancien Joseph (Gn 37-50), l'Égypte est un lieu d'exil providentiellement transformé en salut. La fuite de la Sainte Famille en Égypte s'inscrit dans cette tradition de l'exil providentiel : la mort cherchée en Judée contraint à fuir vers le pays qui a été le lieu de la servitude d'Israël, mais qui devient maintenant le lieu de la protection du Fils de Dieu.
La rapidité de l'exécution — « Joseph se leva, prit l'enfant et sa mère pendant la nuit » (v. 14) — est le signe de la même obéissance prompte qu'au chapitre précédent. Joseph n'attend pas le matin ; il part dans la nuit, comme Israël a quitté l'Égypte dans la nuit de la Pâque (Ex 12,31-42). La nuit de la Pâque et la nuit de la fuite en Égypte se répondent en miroir.
IV Le massacre des innocents : Rachel pleure ses enfants (v. 16-18)
La vraisemblance historique
Le massacre des enfants de Bethléem de deux ans et au-dessous n'est pas attesté par les sources historiques extra-évangéliques, notamment Flavius Josèphe qui rapporte pourtant avec détail les crimes d'Hérode le Grand. L'absence de témoignage externe ne prouve pas l'inhistoricité de l'événement : Bethléem était un village de quelques centaines d'habitants, et le nombre d'enfants de moins de deux ans y était probablement très limité (les estimations vont de dix à vingt enfants). Un tel massacre, peu notable à l'échelle des crimes d'Hérode, aurait pu passer inaperçu dans les sources. Quoi qu'il en soit, la cruauté du personnage historique — il a fait exécuter plusieurs de ses propres fils — rend le geste narrativement plausible.
La citation de Jérémie 31,15 : Rachel pleurant ses enfants
La citation de Jr 31,15 est parmi les plus émouvantes de l'évangile. Dans son contexte originel, Jérémie décrit la lamentation de Rachel — la mère fondatrice des tribus d'Israël, enterrée à Rama selon Gn 35,19-20 — sur les déportés qui passent devant son tombeau lors de la déportation babylonienne. Rama (au nord de Jérusalem) est le lieu de rassemblement des déportés avant leur départ en exil (Jr 40,1). La lamentation de Rachel est la figure de la douleur d'Israël dans la catastrophe nationale.
Matthieu applique ce texte au massacre des enfants de Bethléem — lamentation à la fois plus ancienne et plus proche, puisque le tombeau de Rachel se trouvait traditionnellement près de Bethléem (Gn 35,19 ; 1 S 10,2). La douleur est ici non pas celle de la déportation mais celle de la mort directe et brutale des enfants. Ce qui est poignant dans cette citation est que Matthieu ne tente pas de l'adoucir ou de la résoudre : « elle n'a pas voulu être consolée, parce qu'ils ne sont plus ». Il y a des douleurs devant lesquelles le commentaire se tait et la seule réponse possible est le cri.
Les saints Innocents : témoins involontaires
Ces enfants tués par Hérode à la place de Jésus sont honorés dans la liturgie catholique depuis l'Antiquité comme les premiers martyrs — les saints Innocents, dont la fête est célébrée le 28 décembre. Leur mort n'est pas un sacrifice délibéré mais une mort innocente qui, dans le dessein de Dieu, est associée mystérieusement au destin du Christ. Saint Augustin les appelle « fleurs des martyrs, écloses sous le gel de la persécution » (Sermo 373). Leur fête anticipe dans la liturgie de Noël le thème de la Passion : la crèche et la croix sont liées dès les premiers jours de la vie terrestre du Fils de Dieu.
V Le retour d'Égypte et l'établissement à Nazareth (v. 19-23)
La mort d'Hérode et le retour
La mort d'Hérode le Grand (4 av. J.-C., selon la datation la plus répandue) est le signal de retour donné par l'ange à Joseph. La formule de l'ange — « car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant » (v. 20) — est une citation quasi littérale d'Ex 4,19, où Dieu dit à Moïse de retourner en Égypte : « car ils sont morts, ceux qui en voulaient à ta vie ». Le parallèle Moïse-Jésus est à nouveau explicite : comme Moïse revient d'exil pour libérer son peuple, Jésus revient d'Égypte pour inaugurer la nouvelle libération.
La prudence de Joseph face à Archélaüs (v. 22) — fils d'Hérode connu pour sa cruauté, déposé par les Romains en 6 ap. J.-C. — le conduit à s'établir en Galilée plutôt qu'en Judée. Cette décision pratique est à nouveau guidée par un songe : la géographie de la vie de Jésus est sous la conduite de Dieu à travers des intermédiaires humains attentifs à sa parole.
La citation finale : « Il sera appelé Nazaréen »
La cinquième et dernière citation d'accomplissement du chapitre — « il sera appelé Nazaréen » (v. 23) — est la plus mystérieuse de toutes. Elle est attribuée aux « prophètes » au pluriel — seule citation matthéenne sans prophète unique nommé — et ne correspond à aucun texte scripturaire identifiable avec certitude. Trois grandes pistes d'interprétation ont été proposées. (1) Une allusion à Is 11,1 : le netser (rejeton) sorti de la souche de Jessé — jeu de mots entre netser (rejeton) et Nazareth / Nazaréen. (2) Une allusion à la figure du nazir (consacré à Dieu, cf. Nb 6) — Samson et Samuel sont des naziréens suscités pour sauver Israël. (3) Le titre Nazaréen comme marque de mépris social — Nazareth est une bourgade de Galilée sans prestige (« peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? », Jn 1,46) — et Matthieu voit dans cet abaissement même un accomplissement prophétique du destin du Serviteur souffrant et méprisé (Is 53,2-3).
La géographie théologique de l'enfance
Les déplacements géographiques du chapitre 2 — Bethléem, Jérusalem, Égypte, Nazareth — ont chacun une portée théologique. Bethléem est la ville de David, lieu de l'accomplissement de la promesse messianique. Jérusalem est la ville du pouvoir qui se trouble et refuse. L'Égypte est le lieu de l'exil providentiel et du retour libérateur, récapitulant l'Exode. Nazareth en Galilée est la Galilée des nations (Is 8,23), la région marginale et méprisée d'où la lumière surgira (cf. Mt 4,12-17). Toute la géographie de l'enfance préfigure le programme de l'évangile : du centre (Jérusalem) vers les marges (Galilée des nations), et des marges vers le monde entier (28,19).
VI Les cinq citations d'accomplissement : le tissage scripturaire du chapitre
Le chapitre 2 contient cinq citations d'accomplissement — la densité la plus élevée de tout l'évangile — qui correspondent aux cinq moments de la narration :
- Mi 5,1 + 2 S 5,2 (v. 5-6) : Bethléem comme lieu de naissance du Berger-Roi messianique
- Os 11,1 (v. 15) : le retour d'Égypte comme accomplissement du type de l'Exode
- Jr 31,15 (v. 18) : Rachel pleurant les innocents massacrés
- Citation anonyme (v. 23) : Nazareth et le titre de Nazaréen
Ces citations ne sont pas des preuves apologétiques destinées à convaincre des incrédules, mais des révélateurs de sens destinés aux croyants : elles montrent que chaque moment de l'enfance de Jésus s'inscrit dans le tissu de la révélation d'Israël et en constitue l'accomplissement. La vie de Jésus est lisible dans les Écritures pour qui a les yeux de la foi — mais les Écritures elles-mêmes ne peuvent être pleinement comprises qu'à la lumière de cette vie.
VII Synthèse théologique
L'universalisme de l'Épiphanie
Le chapitre 2 ouvre l'évangile sur une dimension universelle que la généalogie du chapitre 1 avait déjà annoncée (fils d'Abraham). Les mages venus d'Orient représentent toutes les nations qui, dans le dessein de Dieu, sont appelées à reconnaître le Messie d'Israël comme leur Seigneur. Leur adoration anticipe la Grande Mission de 28,19 : toutes les nations sont destinées à devenir disciples. L'Épiphanie — la manifestation de Dieu aux nations — n'est pas un accident secondaire de la naissance de Jésus mais une dimension constitutive de son identité messianique.
Le rejet et la souffrance comme chemin de la gloire
La tension entre l'accueil des mages et le rejet d'Hérode, entre la joie de la crèche et le deuil de Bethléem, révèle que la venue du Messie inaugure d'emblée un conflit. Jésus naît dans un monde hostile qui cherche à le détruire — et il en réchappe non par la force mais par la discrétion, la fuite et la conduite de Dieu à travers les songes de Joseph. Le chapitre 2 est ainsi un récit de la kénose pascale : la toute-puissance de Dieu passe par la faiblesse et la fuite d'un enfant, la sagesse de Dieu passe par les voies imprévisibles de l'exil et du retour.
Joseph : l'artisan discret du dessein de Dieu
Joseph est, dans ce chapitre, le personnage central de l'action humaine. Quatre fois il reçoit un songe, quatre fois il obéit promptement. Il est l'instrument humain indispensable par lequel Dieu conduit l'enfant à travers les périls. Sa figure est celle du disciple parfaitement disponible : il ne comprend pas nécessairement tout le sens de ce qui lui arrive, mais il fait confiance et il agit. Cette disponibilité silencieuse — Joseph ne dit pas un mot dans tout l'évangile — est la forme propre de sa sainteté.
VIII Questions pour l'approfondissement
1. Les mages reconnaissent le Messie à travers une étoile et des Écritures qu'ils ne possèdent pas, tandis que les grands prêtres et les scribes, qui possèdent les Écritures, n'y vont pas. Que révèle ce contraste sur la nature du discernement spirituel ? Peut-on connaître les Écritures sans reconnaître celui qu'elles annoncent ?
2. La citation d'Os 11,1 — « j'ai appelé mon fils hors d'Égypte » — désignait dans son contexte originel Israël et non un individu. Comment comprendre la méthode typologique matthéenne qui applique à Jésus ce qui était dit du peuple ? En quoi Jésus récapitule-t-il en lui le destin d'Israël ?
3. Matthieu cite Jr 31,15 pour le massacre des innocents sans chercher à atténuer la douleur : Rachel refuse d'être consolée. Comment la foi chrétienne peut-elle tenir ensemble la proclamation de la présence de Dieu et la réalité des souffrances innocentes dans l'histoire ?
4. Les trois présents des mages — or, encens, myrrhe — ont reçu une interprétation christologique (royauté, divinité, mort) dès Origène. En quoi cette lecture symbolique est-elle légitime et féconde ? Quelles limites faut-il lui assigner ?
5. Joseph ne dit pas un mot dans tout l'évangile. Sa sainteté est entièrement dans l'écoute et dans l'acte obéissant. En quoi cette figure silencieuse est-elle un modèle de discernement spirituel pour le croyant contemporain ?
IX Pour aller plus loin
Raymond E. Brown, The Birth of the Messiah, Doubleday, 1977 (nouv. éd. 1993), p. 165-230 — étude exhaustive des récits de l'enfance dans Matthieu, avec des développements exceptionnels sur les citations d'accomplissement et la typologie mosaïque.
W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 1, ICC, T&T Clark, 1988, p. 227-304 — commentaire verset par verset du chapitre 2.
Ulrich Luz, Matthew 1-7, Hermeneia, Fortress Press, 1989, p. 130-166 — sur les mages, la géographie théologique et la réception du chapitre dans la tradition.
Jean-Noël Aletti, L'art de raconter Jésus Christ, Seuil, 1989 — sur la narration matthéenne des récits de l'enfance et leur construction rhétorique.
Léon le Grand, Sermons sur l'Épiphanie, SC 200 — la réflexion patristique classique sur la venue des mages comme fête de la révélation universelle du Christ.
