Formation théologique

Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique

Chapitre 24

Destruction du Temple · Signes des temps · Grande tribulation · Venue du Fils de l'homme · La figue · L'heure inconnue · Le serviteur fidèle

Mt 24,1-51 — Le cinquième grand discours (I) : la fin du Temple et la venue du Fils de l'homme

Le chapitre 24 s'ouvre le cinquième et dernier grand discours de Matthieu — le discours eschatologique, prononcé sur le mont des Oliviers, qui couvre les chapitres 24 et 25. C'est le discours le plus complexe de l'évangile, celui qui a suscité le plus de débats exégétiques depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. Ses difficultés tiennent à une caractéristique fondamentale du texte : il superpose et entremêle deux horizons temporels distincts — la destruction de Jérusalem et du Temple (événement historique survenu en 70 ap. J.-C.) et la venue eschatologique du Fils de l'homme à la fin des temps. Démêler ces deux niveaux, sans les dissocier arbitrairement, est la tâche herméneutique centrale du commentateur.

Le chapitre 24 lui-même couvre la première partie du discours : les signes précurseurs et la destruction du Temple (v. 1-28), la venue du Fils de l'homme (v. 29-31), la parabole du figuier (v. 32-35), l'heure inconnue et la nécessité de la vigilance (v. 36-44), et la parabole du serviteur fidèle et de l'intendant mauvais (v. 45-51). Le chapitre 25 poursuivra avec les trois grandes paraboles de la vigilance eschatologique.

I Texte — Matthieu 24,1-51 (TOB)

Annonce de la destruction du Temple et question des disciples (v. 1-3)

« Jésus sortit du Temple et s'en allait, quand ses disciples s'approchèrent pour lui en montrer les constructions. Il leur dit : "Vous voyez tout cela, n'est-ce pas ? En vérité, je vous le déclare, il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit renversée." Comme il était assis sur le mont des Oliviers, les disciples s'approchèrent de lui en privé et dirent : "Dis-nous quand cela arrivera, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde." » (Mt 24,1-3)

Les signes précurseurs (v. 4-14)

« Jésus leur répondit : "Prenez garde qu'on ne vous égare ! Car plusieurs viendront en mon nom, disant : 'C'est moi le Christ', et ils en égareront beaucoup. Vous allez entendre parler de guerres et de rumeurs de guerres : prenez garde de ne pas vous alarmer, car il faut que cela arrive, mais ce n'est pas encore la fin. En effet, on se dressera nation contre nation et royaume contre royaume, et il y aura en divers endroits des famines et des tremblements de terre. Tout cela n'est que le début des douleurs. Alors on vous livrera à la tribulation et on vous tuera, et vous serez haïs de toutes les nations à cause de mon nom. Alors beaucoup trébucheront, et ils se livreront les uns les autres et se haïront les uns les autres. Il se lèvera beaucoup de faux prophètes qui en égareront beaucoup. Et parce que l'iniquité se multipliera, l'amour du plus grand nombre se refroidira. Mais celui qui tiendra jusqu'à la fin sera sauvé. Et cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier, en témoignage pour toutes les nations. Alors viendra la fin." » (Mt 24,4-14)

La grande tribulation (v. 15-28)

« "Quand donc vous verrez l'abomination de la désolation dont a parlé le prophète Daniel, installée en lieu saint — que le lecteur comprenne ! — alors ceux qui seront en Judée, qu'ils fuient dans les montagnes ; que celui qui sera sur la terrasse ne descende pas pour emporter ce qu'il y a dans sa maison ; et que celui qui sera aux champs ne retourne pas en arrière pour prendre son manteau. Malheur aux femmes enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! Priez pour que votre fuite n'ait pas lieu en hiver ou un jour de sabbat. Car alors il y aura une grande tribulation, telle qu'il n'y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu'à présent, et telle qu'il n'y en aura plus. Et si ces jours n'avaient pas été écourtés, personne ne serait sauvé ; mais à cause des élus, ces jours seront écourtés. Si alors quelqu'un vous dit : 'Le Christ est ici', ou : 'Il est là', ne le croyez pas. Car il se lèvera de faux christs et de faux prophètes qui feront de grands signes et prodiges au point d'égarer, si c'est possible, même les élus. Voilà, je vous l'ai dit d'avance. Si donc on vous dit : 'Il est au désert', ne sortez pas ; 'Il est dans les chambres intérieures', ne le croyez pas. Car, comme l'éclair qui part de l'orient et brille jusqu'en occident, ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme. Là où sera le cadavre, là se rassembleront les aigles." » (Mt 24,15-28)

La venue du Fils de l'homme (v. 29-31)

« "Aussitôt après la tribulation de ces jours-là, le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa clarté, les étoiles tomberont du ciel et les puissances des cieux seront ébranlées. Alors paraîtra dans le ciel le signe du Fils de l'homme. Alors toutes les tribus de la terre se lamenteront et elles verront le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire. Il enverra ses anges avec une trompette retentissante et ils rassembleront ses élus des quatre vents, depuis un bout du ciel jusqu'à l'autre." » (Mt 24,29-31)

La parabole du figuier et la parole sur cette génération (v. 32-35)

« "Apprenez du figuier cette parabole : dès que ses rameaux deviennent tendres et que les feuilles poussent, vous savez que l'été est proche. De même, vous aussi, quand vous verrez tout cela, sachez qu'il est proche, à vos portes. En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas." » (Mt 24,32-35)

L'heure inconnue et la nécessité de la vigilance (v. 36-44)

« "Quant à ce jour et à cette heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne sinon le Père. En effet, comme il en fut aux jours de Noé, il en sera ainsi lors de l'avènement du Fils de l'homme : dans les jours qui précédèrent le déluge, on mangeait, on buvait, on prenait femme, on était donné en mariage, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche, et ils ne se doutèrent de rien jusqu'à ce que le déluge arrive et les emporte tous. Ainsi sera l'avènement du Fils de l'homme. Alors deux hommes seront aux champs : l'un sera pris, l'autre laissé. Deux femmes moudront à la meule : l'une sera prise, l'autre laissée. Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Sachez-le bien : si le maître de maison savait à quelle heure de la nuit le voleur doit venir, il veillerait et ne laisserait pas percer sa maison. C'est pourquoi, vous aussi, tenez-vous prêts, car c'est à l'heure où vous n'y penserez pas que le Fils de l'homme viendra." » (Mt 24,36-44)

La parabole du serviteur fidèle et du mauvais serviteur (v. 45-51)

« "Quel est donc le serviteur fidèle et avisé que le maître a établi sur ses gens pour leur donner la nourriture en temps voulu ? Heureux ce serviteur que son maître, à son arrivée, trouvera en train d'agir ainsi ! En vérité, je vous le déclare, il l'établira sur tous ses biens. Mais si ce mauvais serviteur se dit en lui-même : 'Mon maître tarde', et s'il se met à battre ses compagnons, et à manger et à boire avec les ivrognes, le maître de ce serviteur arrivera le jour où il ne s'y attend pas et à l'heure qu'il ne connaît pas, il le mettra en pièces et lui réservera le sort des hypocrites. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents." » (Mt 24,45-51)

II La destruction du Temple et la double question des disciples (v. 1-3)

L'annonce de la destruction

L'annonce par Jésus de la destruction complète du Temple de Jérusalem — « il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit renversée » — est l'un des logions prophétiques les plus discutés du Nouveau Testament sur le plan historique. Certains exégètes l'ont considéré comme un vaticinium ex eventu (prophétie rédigée après l'événement), d'autres comme une prophétie authentique de Jésus. Les recherches historiques récentes (Sanders, Meier, Wright) tendent à reconnaître l'authenticité d'un logion sur la destruction du Temple, cohérent avec la purification du Temple et les traditions similaires dans d'autres sources juives contemporaines.

La double question des disciples (v. 3) structure tout le discours : « quand cela arrivera » (la destruction du Temple) et « quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde ». Matthieu est le seul à formuler explicitement la question en termes de parousie (parousia, avènement) et de « fin du monde » (synteleias tou aiônos). Cette formulation matthéenne superpose délibérément les deux horizons — événement historique et eschatologie finale — que la réponse de Jésus entremêle tout au long du discours.

III Les signes précurseurs : guerres, persécutions, proclamation universelle (v. 4-14)

Mise en garde contre la précipitation eschatologique

La première réponse de Jésus est une mise en garde contre la tentation de lire chaque catastrophe comme le signe immédiat de la fin : « prenez garde de ne pas vous alarmer, car il faut que cela arrive, mais ce n'est pas encore la fin » (v. 6). Cette sobriété est fondamentale : les guerres, les famines, les tremblements de terre sont « le début des douleurs » (archê ôdinôn, v. 8) — terme qui renvoie aux douleurs de l'enfantement dans la tradition prophétique (Is 26,17 ; Jr 22,23 ; Mi 4,9-10). Ces souffrances ne sont pas des signes de la fin imminente mais des réalités constitutives de l'histoire humaine blessée par le péché, que l'histoire des disciples traversera jusqu'à la Parousie.

La persécution et la proclamation universelle

La liste des épreuves qui attendent la communauté (v. 9-13) est d'une précision programmatique : trahison (paradôsousin), haine de toutes les nations, faux prophètes, refroidissement de la charité. Mais au milieu de ces tribulations, une affirmation décisive : « cette Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier, en témoignage pour toutes les nations. Alors viendra la fin » (v. 14). La mission universelle est ainsi présentée comme la condition eschatologique de la fin : ce n'est pas telle catastrophe naturelle ou politique qui déclenchera la fin, mais l'achèvement de la proclamation évangélique à toutes les nations — rejoignant ainsi la Grande Mission de 28,19.

La sentence « celui qui tiendra jusqu'à la fin sera sauvé » (v. 13) est l'une des affirmations les plus importantes du discours sur la nature de la foi chrétienne dans le temps de l'histoire : ce n'est pas l'intensité du départ qui compte mais la persévérance dans la durée. La foi est une endurance (hypomonê) autant qu'une ardeur initiale.

IV L'abomination de la désolation et la grande tribulation (v. 15-28)

L'abomination de la désolation

L'expression « abomination de la désolation » (bdelygma tês erêmôseôs) est une citation de Dn 9,27 ; 11,31 ; 12,11, où elle désigne la profanation du Temple par Antiochus IV Épiphane en 167 av. J.-C. (érection d'un autel à Zeus dans le Saint des saints, 1 Mc 1,54). Matthieu — contrairement à Marc qui emploie un participe masculin (hestêkota, suggérant peut-être une personne) — emploie un participe neutre (hestôs), laissant ouverte la question de savoir si l'abomination est une chose ou une personne. La glose « que le lecteur comprenne » (v. 15) invite à une interprétation, sans la fournir.

Dans le contexte de Matthieu (rédigé après 70), cette expression désigne probablement la profanation du Temple par les armées romaines lors du siège de Jérusalem (66-70 ap. J.-C.), et notamment l'érection des aigles romaines dans le lieu saint ou l'installation de Titus dans l'enceinte sacrée. Les instructions de fuite urgente qui suivent (v. 16-20) ont le caractère de consignes pratiques pour la communauté judéo-chrétienne de Palestine qui devait faire face à cette situation historique.

La grande tribulation et l'écourte des jours

La grande tribulation (thlipsis megalê, v. 21) reprend Dn 12,1 (« ce sera une époque de détresse comme il n'y en a pas eu depuis qu'il y a des nations jusqu'à ce temps ») et désigne dans le contexte immédiat les horreurs du siège de Jérusalem décrites en détail par Flavius Josèphe (Guerre juive, V-VI). Mais la formulation — « telle qu'il n'y en a pas eu depuis le commencement du monde » — lui donne une portée qui déborde le seul événement de 70 et embrasse potentiellement toutes les grandes tribulations de l'histoire humaine.

L'affirmation que ces jours seront écourtés à cause des élus (v. 22) est une affirmation théologique sur la souveraineté de Dieu dans l'histoire : même les catastrophes les plus terribles sont dans la main de Dieu qui en limite la durée pour préserver ceux qu'il aime. Cette conviction — la souveraineté divine sur les catastrophes historiques — est au cœur de la théologie de l'histoire dans le livre de Daniel dont Matthieu dépend largement.

La venue du Fils de l'homme : visible comme l'éclair

La mise en garde contre les faux prophètes et les faux christs (v. 23-27) établit un critère décisif pour reconnaître la vraie Parousie : elle sera aussi visible et universelle que l'éclair qui brille d'un bout du ciel à l'autre. Aucune venue secrète, aucune manifestation locale ne peut être la Parousie du Fils de l'homme — argument décisif contre toutes les sectes apocalyptiques qui annoncent des manifestations privées du Christ. La venue eschatologique sera cosmique, publique et incontestable.

Le discours eschatologique et la question de l'horizon temporel

L'interprétation du discours eschatologique oscille historiquement entre deux pôles. La lecture prétériste (Harnack, Brandon) réfère la totalité du discours à la destruction de Jérusalem en 70, faisant de la Parousie une métaphore du jugement historique. La lecture futuriste réfère l'ensemble à la fin absolue des temps, traitant les références à la destruction du Temple comme des signes précurseurs. La lecture la plus répandue dans l'exégèse catholique contemporaine est la lecture double-horizons : le texte entremêle délibérément deux niveaux — la destruction de Jérusalem (type historique) et la fin des temps (réalité eschatologique finale) — selon une logique prophétique qui associe événements historiques et eschatologie finale sans les identifier.

V La venue du Fils de l'homme : cosmologie et espérance (v. 29-31)

La description cosmique de la Parousie (v. 29-31) s'inscrit dans le genre littéraire de l'apocalyptique juive. L'obscurcissement du soleil, la défaillance de la lune, la chute des étoiles et l'ébranlement des puissances célestes sont des images tirées d'Is 13,10 ; 34,4 ; Ez 32,7 ; Jl 2,10 — oracles prophétiques contre Babylone, Édom ou les nations ennemies. Dans la tradition prophétique, ces images désignent non des phénomènes astronomiques littéraux mais la déstabilisation des ordres établis — politiques, religieux, cosmiques — lors des interventions décisives de Dieu dans l'histoire.

La venue du Fils de l'homme « sur les nuées du ciel avec puissance et grande gloire » est une citation directe de Dn 7,13-14, texte fondateur de la christologie du Fils de l'homme. Le « signe du Fils de l'homme » (v. 30) — expression unique dans les évangiles — a été interprété diversement par la tradition : croix lumineuse dans le ciel (interprétation patristique dominante depuis Cyrille de Jérusalem), ou simplement la présence visible du Fils de l'homme lui-même comme signe de son avènement. Les anges qui rassemblent les élus des quatre vents (v. 31) reprennent l'oracle de Dt 30,4 et Is 27,13 sur le rassemblement eschatologique d'Israël dispersé — réinterprété ici comme rassemblement universel de tous les élus.

VI La parabole du figuier et le problème de « cette génération » (v. 32-35)

La parabole du figuier : lire les signes

La parabole du figuier (v. 32-33) est une invitation au discernement des signes. Comme le bourgeonnement du figuier annonce l'été, les signes décrits dans le discours annoncent l'imminence de « lui » — le Fils de l'homme ou la fin, le grec laissant intentionnellement ambigu le référent. La leçon n'est pas de calculer la date mais de reconnaître la direction de l'histoire : les événements ont un sens que la foi doit lire, non pour fixer un calendrier mais pour maintenir la vigilance.

« Cette génération ne passera pas » : le problème exégétique central

Le v. 34 — « en vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé » — est l'un des versets les plus discutés de tout le Nouveau Testament. Quatre grandes interprétations ont été proposées. (1) Génération historique : Jésus parle de ses contemporains, et « tout cela » désigne la destruction de Jérusalem (70 ap. J.-C.), événement qui s'est effectivement produit dans la génération des auditeurs. (2) Génération eschatologique : le mot genea désigne la race ou l'espèce humaine, qui ne disparaîtra pas avant la venue du Fils de l'homme. (3) Génération incrédule : genea désigne la génération des incrédules ou des pécheurs qui persistera jusqu'à la fin. (4) Génération des signes : quand les signes décrits commenceront, la génération qui les verra verra aussi la fin. La première interprétation reste la plus exégétiquement cohérente pour les événements de 70 ; la tension avec les passages sur la Parousie finale oblige à reconnaître la double portée du texte.

VII L'heure inconnue : la foi comme veille (v. 36-44)

L'ignorance du Fils : un scandale théologique ?

L'affirmation du v. 36 — « quant à ce jour et à cette heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne sinon le Père » — est l'une des affirmations christologiques les plus redoutables de l'évangile. Elle affirme l'ignorance du Fils concernant le jour de la Parousie, ce qui semble en tension avec la pleine divinité du Christ définie à Nicée. La tradition théologique a résolu cette tension de plusieurs façons : (a) l'ignorance du Fils est celle de son humanité, non de sa divinité (Athanase, Cyrille d'Alexandrie) ; (b) Jésus déclare ne pas savoir pour ne pas révéler, la connaissance étant présente mais non communicable (Grégoire le Grand) ; (c) il s'agit d'une ignorance réelle de la conscience humaine du Christ, qui n'avait pas accès dans son état kénotique à certaines données réservées au Père (position de nombreux théologiens contemporains, dont K. Rahner). Quelle que soit l'interprétation retenue, le message pratique est clair : si le Fils lui-même ne communique pas cette date, nulle spéculation humaine ne peut la déterminer.

L'analogie de Noé et la soudaineté de la fin

L'analogie avec les jours de Noé (v. 37-39) illustre la soudaineté de la venue du Fils de l'homme : les contemporains de Noé menaient une vie ordinaire — manger, boire, se marier — sans pressentir l'imminence du déluge. La leçon n'est pas que les activités ordinaires de la vie sont mauvaises, mais que la routine de l'existence peut endormir la vigilance spirituelle. La vie quotidienne continue jusqu'à la Parousie ; mais elle doit être vécue dans une disposition de veille intérieure permanente.

L'image de deux hommes aux champs ou deux femmes à la meule dont l'un est pris et l'autre laissé (v. 40-41) a suscité des interprétations divergentes sur ce que signifie « être pris » : sauvé ou emporté par le jugement ? Le contexte de l'analogie avec le déluge — où « le déluge les emporte » (êren hapantas, v. 39) — suggère que « pris » peut désigner l'emportement du jugement, les laissés étant les sauvés. La leçon demeure la même : la distinction entre sauvés et perdus n'est pas visible de l'extérieur ; elle se décide dans l'intérieur de chaque existence.

L'image du voleur de nuit

L'image du voleur qui vient dans la nuit (v. 43-44) est une métaphore de la surprise absolue de la Parousie. Elle ne signifie pas que la venue du Christ est mauvaise — le voleur est un tertium comparationis, l'élément commun étant uniquement la soudaineté et le caractère imprévu — mais qu'elle est aussi imprévisible que l'irruption nocturne d'un intrus. La conclusion pratique est la vigilance active : « tenez-vous prêts » (ginesthe hetoimoi), non la paralysie ou l'anxiété, mais la disponibilité intérieure permanente à la rencontre avec le Seigneur.

VIII La parabole du serviteur fidèle et du mauvais serviteur (v. 45-51)

La parabole du serviteur fidèle et du mauvais serviteur (v. 45-51) est la première des paraboles de vigilance du discours eschatologique, série qui se poursuivra en ch. 25. Elle oppose deux manières de gérer le temps de l'absence du maître. Le serviteur fidèle et avisé (pistos kai phronimos) continue de remplir sa mission — nourrir les gens de la maison — quel que soit le moment du retour. Le mauvais serviteur (kakos doulos) tire argument du retard du maître pour abandonner ses responsabilités, maltraiter ses compagnons et mener une vie dissolue.

La portée ecclésiologique est transparente : le discours s'adresse aux responsables de la communauté chrétienne. Le retard de la Parousie — réalité que les premières communautés ont dû affronter (cf. 2 P 3,3-9) — est une épreuve de la fidélité. Elle peut soit susciter une vigilance persévérante soit engendrer le relâchement et l'abus de pouvoir. La formule finale — « là il y aura des pleurs et des grincements de dents » — rappelle la gravité eschatologique des responsabilités confiées aux ministres de la communauté.

Le retard de la Parousie dans le Nouveau Testament

Le problème du retard de la Parousie (Parusieverzögerung) a été identifié par l'exégèse moderne (M. Werner, 1941) comme l'un des défis théologiques majeurs du christianisme primitif. La première génération chrétienne s'attendait au retour imminent du Seigneur (cf. 1 Th 4,13-18 ; 1 Co 15,51-52). Quand ce retour ne se produisit pas dans la génération des témoins, la théologie dut s'adapter. 2 P 3,8-9 répond directement à cette anxiété : « Pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans sont comme un seul jour… il use de patience envers vous, ne voulant pas qu'aucun périsse. » Matthieu répond à la même question en accentuant la nécessité de la vigilance dans la durée et en intégrant la mission universelle (v. 14) comme tâche à accomplir avant la fin.

IX Synthèse théologique

Histoire et eschatologie : deux horizons inséparables

Le discours eschatologique de Matthieu 24 articule deux vérités qui se conditionnent mutuellement. D'un côté, Dieu agit dans l'histoire : la destruction de Jérusalem est un jugement prophétique réel, lisible dans la logique de l'histoire du salut. De l'autre, cette histoire est tendue vers une fin absolue qui la transcende — la Parousie du Fils de l'homme — que aucun événement historique particulier, même le plus catastrophique, ne peut épuiser ou identifier. La foi chrétienne vit dans cette tension : ancrée dans l'histoire, tendue vers la transcendance.

La vigilance comme forme de la foi dans le temps

L'appel à la vigilance (grêgoreite) qui traverse tout le discours est la traduction pratique de l'eschatologie matthéenne. La vigilance n'est pas l'anxiété ni le calcul des dates mais la disponibilité intérieure permanente : vivre chaque moment comme si c'était le moment de la rencontre avec le Seigneur. Cette vigilance n'arrête pas l'action dans le monde — les serviteurs fidèles continuent de nourrir la maison — mais elle lui donne une orientation et une profondeur que la routine ordinaire ne peut lui donner.

La Parole qui ne passe pas

La formule du v. 35 — « le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas » — est l'une des affirmations d'autorité les plus absolues de Jésus dans l'évangile. Elle place la Parole de Jésus au-dessus de la création elle-même, dans une solidité eschatologique que rien ne peut ébranler. Pour le croyant, cette affirmation est le fondement le plus sûr contre le découragement : au milieu des catastrophes et des incertitudes de l'histoire, la Parole demeure et orientera jusqu'au bout.

X Questions pour l'approfondissement

1. Jésus met en garde contre ceux qui annonceront « le Christ est ici » ou « il est là ». Quels critères ce passage donne-t-il pour discerner les faux prophètes et les fausses annonces eschatologiques dans l'histoire de l'Église et aujourd'hui ?

2. « Celui qui tiendra jusqu'à la fin sera sauvé » (v. 13). Comment comprendre cette affirmation sur la persévérance sans tomber dans une théologie du mérite ou dans le découragement face aux propres infidélités ? Quelle place la grâce tient-elle dans cette persévérance ?

3. L'affirmation que ni les anges ni le Fils ne connaissent le jour de la Parousie est un des textes les plus discutés sur la conscience du Christ. Quelle conception de l'Incarnation cette affirmation implique-t-elle ? En quoi la kénose du Fils peut-elle inclure une véritable ignorance de certaines données ?

4. L'image du voleur qui vient dans la nuit est une métaphore de la soudaineté, non de la malveillance. Comment cultiver concrètement la vigilance évangélique sans tomber dans l'anxiété eschatologique ou dans l'attentisme qui paralyse l'action ?

5. Le retard de la Parousie a conduit certains dans la désillusion et d'autres dans une fidélité plus profonde. En quoi le fait que le Seigneur « tarde » (v. 48) est-il lui-même une forme de grâce selon 2 P 3,9 ? Comment la mission universelle (v. 14) donne-t-elle sens à ce délai ?

XI Pour aller plus loin

W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 3, ICC, T&T Clark, 1997, p. 329-490 — commentaire exhaustif du discours eschatologique et de ses sources danieliques.

N. T. Wright, Jesus and the Victory of God, SPCK, 1996, p. 339-368 — sur le discours eschatologique comme prophétie sur la destruction de Jérusalem dans son sens théologique.

Adela Yarbro Collins, Cosmology and Eschatology in Jewish and Christian Apocalypticism, Brill, 1996 — sur le genre apocalyptique et l'interprétation des images cosmiques du chapitre 24.

Raymond E. Brown, An Introduction to the New Testament, Doubleday, 1997, p. 361-378 — sur le discours eschatologique dans sa structure et ses enjeux herméneutiques.

Joseph Ratzinger / Benoît XVI, Jésus de Nazareth, vol. 2, Éditions du Rocher, 2011, p. 42-65 — sur le discours eschatologique et la théologie de l'histoire matthéenne.