Formation théologique

Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique

Introduction générale

Auteur · Date et milieu · Sources · Structure · Grandes thèmes théologiques · Place dans le canon

L'Évangile selon Matthieu — Présentation d'ensemble

L'Évangile selon Matthieu est le premier des quatre évangiles dans l'ordre canonique du Nouveau Testament, position qu'il occupe depuis les plus anciennes listes connues et qui reflète l'importance que lui a accordée la tradition ecclésiale ancienne. De tous les évangiles, c'est celui qui a été le plus cité dans la liturgie, le plus commenté par les Pères, le plus utilisé dans la catéchèse et la prédication. Augustin le qualifiait d'« évangile par excellence » ; Papias d'Hiérapolis, vers 130, est le premier à mentionner un « Matthieu » qui aurait composé les logia du Seigneur.

Cet évangile est aussi le plus structuré, le plus didactique et le plus délibérément théologique des synoptiques. Il présente Jésus comme le nouveau Moïse qui promulgue une nouvelle Torah, comme le Fils de David accompli, comme l'Emmanuel dont la présence demeure jusqu'à la fin des temps. Sa richesse intertextuelle — plus de soixante citations explicites de l'Ancien Testament — en fait le plus scripturaire des évangiles, celui qui s'efforce le plus constamment de montrer que l'événement Jésus-Christ est l'accomplissement des Écritures d'Israël.

I Auteur et titre

Le témoignage de la tradition

Le titre « Évangile selon Matthieu » (Euangelion kata Matthaion) est attesté dans tous les manuscrits. La tradition ancienne, à partir de Papias d'Hiérapolis (vers 130, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 39, 16), associe cet évangile à Matthieu, l'apôtre publicain mentionné en 9,9 et 10,3. Papias écrit : « Matthieu a donc composé les oracles (ta logia) dans la langue hébraïque (Hebraïdi dialektô), et chacun les a interprétés comme il en était capable. » Ce témoignage a été repris et amplifié par Irénée de Lyon (Contre les hérésies, III, 1, 1), Origène (ap. Eusèbe, VI, 25, 4) et Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, III, 24, 6).

Les questions de l'exégèse moderne

L'exégèse critique moderne a remis en question cette attribution traditionnelle pour plusieurs raisons. D'abord, l'évangile canonique est rédigé en grec — un grec soigné, non traduit d'un original sémitique. Ensuite, il dépend largement de Marc, ce qui est difficile à expliquer si son auteur était un apôtre et témoin oculaire. Enfin, son niveau de sophistication littéraire et théologique évoque davantage un scribe chrétien cultivé qu'un publicain de Galilée.

La majorité des exégètes contemporains considèrent que l'auteur de cet évangile est un judéo-chrétien anonyme, profondément imprégné de la tradition scripturaire juive et familier avec la méthode d'interprétation rabbinique. Certains ont suggéré qu'il pourrait être le scribe instruit du Royaume dont parle 13,52 — image qui ressemble fort à un autoportrait. L'attribution traditionnelle à l'apôtre Matthieu reste possible au sens où cet évangile pourrait conserver des traditions remontant à ce témoin oculaire, même si sa forme littéraire finale est l'œuvre d'un rédacteur de la génération suivante.

Matthieu le publicain (Mt 9,9)

L'évangile selon Matthieu est le seul des synoptiques à donner au publicain appelé par Jésus le nom de Matthieu (Mc 2,14 et Lc 5,27 le nomment Lévi). Cette correspondance entre le nom de l'apôtre-publicain et le titre de l'évangile est l'un des éléments de la tradition ancienne. Le publicain (telônês) est un collecteur d'impôts au service de l'administration romaine ou hérodienne, personnage méprisé dans la société juive du Ier siècle comme collaborateur de l'occupant et pécheur public. L'appel de ce type de personnage illustre la logique de la grâce : « ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin » (9,12).

II Date de composition et milieu d'origine

La datation

L'évangile selon Matthieu est généralement daté entre 80 et 90 ap. J.-C., après la destruction de Jérusalem en 70 par les armées de Titus, événement qui semble présupposé par certains textes (cf. 22,7 : « le roi irrité envoya ses troupes, fit périr ces meurtriers et incendia leur ville » — allusion probable à la destruction de Jérusalem). Cette datation est renforcée par la dépendance littéraire vis-à-vis de Marc (généralement daté des années 65-70) et par le niveau de développement de la réflexion ecclésiologique et christologique de l'œuvre.

Certains exégètes conservateurs ont défendu une datation antérieure à 70, arguant que la destruction du Temple, si elle avait déjà eu lieu, serait mentionnée plus explicitement comme un événement passé. Le débat reste ouvert, mais le consensus académique se maintient autour des années 80-90.

Le milieu d'origine : une communauté judéo-chrétienne en crise

L'évangile reflète la situation d'une communauté chrétienne issue du judaïsme, probablement en Syrie-Palestine — la région d'Antioche de Syrie est souvent proposée — qui se trouve dans une double tension. D'un côté, elle doit définir son identité par rapport au judaïsme rabbinique en cours de reconstruction après la catastrophe de 70 : le déplacement vers Jabné (Yamnia) du centre du judaïsme pharisien, la codification progressive de la halakha, et la marginalisation croissante des judéo-chrétiens dans les synagogues expliquent l'accent matthéen sur la rupture avec les Pharisiens (cf. ch. 23) et sur la nouvelle communauté de l'Église.

De l'autre côté, la communauté matthéenne s'ouvre progressivement aux nations : la Grande Mission de 28,19 (« faites des disciples de toutes les nations ») est probablement un reflet de cette ouverture en cours plutôt qu'un programme entièrement réalisé. La tension entre la priorité d'Israël (10,5-6 ; 15,24) et l'universalisme (8,11-12 ; 28,19) est ainsi constitutive de la situation historique de la communauté matthéenne.

III Les sources de Matthieu

La théorie des deux sources

La solution la plus communément admise au problème synoptique est la théorie des deux sources, proposée au XIXe siècle par H. J. Holtzmann et C. H. Weisse. Selon cette théorie, Matthieu et Luc ont utilisé indépendamment deux sources principales : l'Évangile de Marc (source narrative) et une source hypothétique désignée par la lettre Q (Quelle, « source » en allemand), qui serait un recueil de paroles de Jésus commun aux deux évangélistes.

  • Marc : Matthieu reprend environ 90 % du matériau de Marc, souvent en l'abrégant et en le retravaillant stylistiquement et théologiquement. La dépendance est telle que l'exégèse moderne considère généralement que Matthieu connaissait Marc et s'en servait délibérément comme trame narrative.
  • Q : Un ensemble de logions (paroles, sentences, discours) partagés par Matthieu et Luc mais absents de Marc constituent la source Q. Elle comprend notamment le Sermon sur la montagne / le Sermon dans la plaine, les paroles sur Jean-Baptiste, les tentations au désert, et de nombreuses paraboles.
  • M (Matthieu propre) : Un ensemble de traditions propres à Matthieu, qui ne se trouvent ni dans Marc ni dans Luc. Elles comprennent les récits de l'Enfance (ch. 1-2), la parabole de l'ivraie (13,24-30), le texte sur Pierre et les clés (16,17-19), la parabole du débiteur impitoyable (18,23-35), les paraboles des dix vierges (25,1-13) et des talents (25,14-30), et le récit de la mort de Judas (27,3-10).

L'hypothèse matthéenne ancienne

Il faut signaler que la théorie des deux sources, bien que dominante, n'est pas unanimement acceptée. L'hypothèse de Griesbach (ou hypothèse des deux évangiles), défendue notamment par W. R. Farmer, soutient la priorité de Matthieu : Marc serait un abrégé de Matthieu, et Luc dépendrait des deux. Cette position, minoritaire mais sérieusement défendue, s'accorde mieux avec la tradition patristique ancienne qui considérait Matthieu comme le premier évangile écrit.

IV Structure littéraire

Le plan en cinq discours

La structure de l'évangile selon Matthieu est délibérément architecturée. L'élément le plus visible est la présence de cinq grands discours, chacun clôturé par la formule : « lorsque Jésus eut achevé ces discours » (kai egeneto hote etelesen ho Iêsous). Cette structure pentateucale a été remarquée dès l'Antiquité et interprétée comme une présentation de Jésus comme nouveau Moïse promulguant une nouvelle Torah en cinq livres :

  • Discours I (ch. 5-7) : Le Sermon sur la montagne — la Torah du Royaume, l'éthique du disciple
  • Discours II (ch. 10) : Le discours missionnaire — l'envoi des Douze en mission
  • Discours III (ch. 13) : Les paraboles du Royaume — la nature cachée et universelle du Royaume
  • Discours IV (ch. 18) : Le discours ecclésial — la vie de la communauté
  • Discours V (ch. 24-25) : Le discours eschatologique — la fin des temps et le Jugement dernier

Le plan narratif général

À ce plan en cinq discours se superpose un plan narratif en grandes unités :

  • Prologue (ch. 1-2) : Généalogie, naissance, enfance — Jésus comme fils de David et fils d'Abraham
  • Préparation du ministère (ch. 3-4) : Baptême, tentation, début du ministère en Galilée
  • Le ministère galiléen (ch. 5-18) : Enseignements et miracles, conflits croissants
  • La montée vers Jérusalem (ch. 19-20) : Voyage et enseignements en chemin
  • Le ministère à Jérusalem (ch. 21-25) : Entrée triomphale, controverses, discours eschatologique
  • La Passion et la Résurrection (ch. 26-28) : Arrestation, procès, mort, résurrection, Grande Mission

Les inclusions structurantes

Matthieu construit son évangile par de grandes inclusions (procédés littéraires qui encadrent une unité par la répétition d'un élément au début et à la fin). La plus importante est celle qui encadre tout l'évangile : « Emmanuel, Dieu avec nous » (1,23) et « je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » (28,20) — l'évangile de la présence divine s'ouvre et se ferme sur la même affirmation. De même, la formule « le Royaume des cieux est proche » apparaît chez Jean (3,2) et chez Jésus (4,17), puis dans les instructions aux disciples (10,7), formant une inclusion autour de la proclamation du Royaume.

V Les grandes thèmes théologiques

1. La christologie : accomplissement et dépassement

La christologie matthéenne est organisée autour du thème de l'accomplissement (plêrôthênai). Les citations d'accomplissement (formula quotations), propres à Matthieu, introduisent régulièrement une citation scripturaire par la formule : « Tout cela arriva afin que s'accomplisse ce qu'avait dit le Seigneur par le prophète ». On en compte une douzaine, distribuées tout au long de l'évangile, qui montrent systématiquement que chaque moment de la vie de Jésus était annoncé par les prophètes.

Jésus reçoit dans cet évangile une série de titres christologiques majeurs : Fils de David (titre messianique par excellence, surtout associé aux guérisons), Fils de l'homme (titre eschatologique tiré de Dn 7, associé à l'autorité présente et au Jugement futur), Fils de Dieu (titre révélé au baptême, à la Transfiguration, et confessé par les disciples et le centurion), Seigneur (Kyrios, titre de la souveraineté divine), et Emmanuel (présence de Dieu parmi les hommes, Is 7,14). Ces titres ne s'excluent pas mais se complètent pour dessiner le portrait du Christ dans la plénitude de son mystère.

2. Jésus, nouveau Moïse et Sagesse de Dieu

Deux figures de l'Ancien Testament structurent la christologie de Matthieu de manière particulièrement profonde. La figure du nouveau Moïse est présente dès l'enfance (la fuite en Égypte, le massacre des innocents comme écho d'Ex 1-2), se déploie dans le Sermon sur la montagne (nouvelle Torah prononcée depuis la montagne), et culmine dans la Transfiguration (nouveau Sinaï) et la Grande Mission (nouveau Deutéronome). La figure de la Sagesse de Dieu (Hokhmah hébraïque, Sophia grecque) est plus discrète mais tout aussi profonde : l'invitation au repos (11,28-30), la révélation aux tout-petits (11,25-27), et la formule « la Sagesse a été reconnue juste par ses œuvres » (11,19) identifient Jésus à la Sagesse divine personnifiée de Si 24 et Pr 8.

3. La Torah accomplie : continuité et dépassement

L'un des textes programmatiques de l'évangile est 5,17 : « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. » Cette affirmation définit le rapport de Jésus à la Torah comme un rapport d'accomplissement et de dépassement, non d'abrogation. Les antithèses du Sermon sur la montagne (« Vous avez appris… moi je vous dis ») illustrent ce double mouvement : Jésus assume les prescriptions mosaïques et les approfondit jusqu'à leur source dans l'intention du cœur. Il ne supprime pas la loi sur le meurtre ; il l'étend jusqu'à interdire la colère (5,21-22). Il ne supprime pas la loi sur l'adultère ; il l'étend jusqu'à la convoitise du regard (5,27-28).

4. L'Église : communauté du Ressuscité

Matthieu est le seul évangéliste à utiliser le mot ekklêsia — Église — et il le fait deux fois (16,18 et 18,17). L'Église matthéenne est la communauté des disciples rassemblés autour du Ressuscité, fondée sur le roc de la foi confessante de Pierre, dotée du pouvoir de lier et de délier, animée par la présence du Christ (« là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom », 18,20), et envoyée en mission vers toutes les nations (28,19-20). Cette communauté est le corpus mixtum, le mélange de bons et de mauvais que sépareront les anges au Jugement (13,47-50), et non une Église des purs.

L'ecclésiologie matthéenne est profondément liée à la christologie : l'Église est le lieu de la présence continue du Ressuscité dans l'histoire. La promesse de 28,20 — « je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » — est le couronnement de tout l'évangile et l'accomplissement du titre Emmanuel du prologue.

5. L'universalisme et la priorité d'Israël

L'évangile de Matthieu est en tension entre la priorité d'Israël dans l'histoire du salut et l'universalisme de la mission. D'un côté, Jésus envoie ses disciples « aux brebis perdues de la maison d'Israël » (10,5-6) et déclare n'être « envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël » (15,24). De l'autre, des mages viennent de l'Orient adorer l'enfant-roi (2,1-12), un centurion romain reçoit l'éloge de la plus grande foi trouvée en Israël (8,10), une femme cananéenne obtient la guérison de sa fille (15,28), et la Grande Mission finale s'adresse à « toutes les nations » (28,19). Cette tension n'est pas une contradiction mais un programme théologique : Israël est le premier destinataire du salut, et c'est à travers l'accomplissement de l'élection d'Israël que le salut atteint toutes les nations.

6. La justice et la miséricorde

Matthieu est l'évangéliste de la justice (dikaiosynê) et de la miséricorde (eleos). Ces deux valeurs, loin de s'opposer, se complètent et se conditionnent mutuellement. La justice matthéenne est la conformité à la volonté de Dieu telle qu'elle s'exprime dans la Torah accomplie par Jésus : « si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux » (5,20). La miséricorde est la disposition fondamentale que Dieu requiert de ses enfants et qu'il accorde lui-même sans limite : la citation d'Os 6,6 — « Miséricorde je veux, et non pas sacrifice » — est citée deux fois par Matthieu seul (9,13 ; 12,7) comme clé interprétative de toute la religion.

7. L'eschatologie : déjà et pas encore

L'eschatologie de Matthieu articule un présent eschatologique — le Royaume est arrivé avec Jésus (12,28), la Sagesse est ici (11,19), Emmanuel est là (1,23 ; 28,20) — et un futur eschatologique — le Jugement dernier, la venue du Fils de l'homme dans la gloire, la séparation définitive des bons et des mauvais (25,31-46). La tension entre le déjà et le pas encore est maintenue sans être résolue : le Royaume est à la fois semence présente et réalité à venir, trésor caché et festin eschatologique.

VI Les citations de l'Ancien Testament

L'ampleur du recours scripturaire

Avec plus de soixante citations explicites et une multitude d'allusions et d'échos, Matthieu est l'évangile le plus scripturaire du Nouveau Testament. Les livres les plus cités sont Isaïe (environ vingt citations), les Psaumes (une quinzaine), et le Deutéronome (une dizaine). Ce recours massif à l'Écriture n'est pas ornementatif mais herméneutique : Matthieu entend montrer que l'événement Jésus-Christ est l'accomplissement de toute l'Écriture d'Israël.

Les citations d'accomplissement

Les formula quotations ou citations d'accomplissement sont une technique rédactionnelle propre à Matthieu. Elles introduisent une citation scripturaire par une formule stéréotypée et montrent que tel ou tel événement de la vie de Jésus « s'est produit afin que s'accomplisse » la prophétie. Ces citations utilisent souvent un texte grec différent de la Septante, ce qui suggère soit l'usage d'une recension grecque particulière, soit une traduction directe depuis l'hébreu. Elles couvrent les moments-clés de la vie de Jésus : naissance d'une vierge (1,22-23, Is 7,14), fuite en Égypte (2,15, Os 11,1), massacre des innocents (2,17-18, Jr 31,15), installation à Capharnaüm (4,14-16, Is 8,23-9,1), guérisons (8,17, Is 53,4), secret messianique (12,17-21, Is 42,1-4), enseignement en paraboles (13,35, Ps 78,2), entrée à Jérusalem (21,4-5, Za 9,9), trahison de Judas (27,9-10, Za 11,12-13).

VII Le style et la langue

Un grec soigné aux résonances sémitiques

L'évangile est rédigé dans un grec correct et soigné, nettement supérieur à celui de Marc, mais portant des traces évidentes d'une pensée sémitique : parallélismes, structures rythmiques, répétitions formulaires, usage fréquent du mot « et » (kai) en début de phrase. Ces caractéristiques ont parfois été interprétées comme les indices d'une traduction depuis l'hébreu ou l'araméen, mais elles peuvent tout autant s'expliquer par la formation scripturaire de l'auteur, imprégné du style des Septante.

Les procédés littéraires caractéristiques

Plusieurs procédés stylistiques sont caractéristiques de Matthieu. Les triades — groupements par trois — sont omniprésentes : trois tentations (4,1-11), trois pratiques de justice (aumône, prière, jeûne en 6,1-18), trois demandes dans la deuxième partie du Notre Père, trois annonces de la Passion. Les formules de transition rythment la narration : « en ce temps-là », « en ces jours-là », « lorsque Jésus eut achevé ». Les doublets — répétition de péricopes analogues — sont fréquents (deux aveugles guéris en 9,27-31 et 20,29-34 ; deux sourds-muets guéris ; deux multiplications des pains). Les sommaires (4,23-25 ; 9,35 ; 14,35-36) résument l'activité de Jésus en formules stéréotypées qui scandent la narration.

VIII Place dans le canon et réception

Premier évangile dans l'ordre canonique

La place de Matthieu en tête du canon des évangiles — et du Nouveau Testament tout entier — n'est pas accidentelle. Elle reflète la conviction ancienne que cet évangile est le plus complet, le plus adapté à la catéchèse et à la liturgie, et le plus utile comme pont entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Sa position en tête du Nouveau Testament en fait l'interface entre les deux grandes parties de la Bible chrétienne : il commence par une généalogie qui relie Jésus à Abraham et à David (1,1-17) et il s'achève sur une mission universelle (28,19-20), ouvrant ainsi le récit évangélique sur toute l'histoire de l'Église.

L'usage liturgique

Matthieu est l'évangile le plus utilisé dans la liturgie ancienne. La Didachè (fin du Ier siècle) cite le Notre Père dans sa version matthéenne (6,9-13). Justin Martyr (IIe siècle) mentionne la lecture des mémoires des apôtres dans les assemblées du dimanche — références qui renvoient surtout à Matthieu. Dans la liturgie romaine actuelle, l'année A du lectionnaire dominical est consacrée principalement à Matthieu, dont les grandes unités sont proclamées de façon semi-continue.

La réception patristique

Matthieu est de loin l'évangile le plus commenté dans la littérature patristique. Origène lui a consacré un commentaire en vingt-cinq livres (dont une partie est conservée). Jean Chrysostome a prêché quatre-vingt-dix homélies sur Matthieu, qui comptent parmi les plus belles de la littérature patristique grecque. Jérôme a rédigé un commentaire latin fondamental. En Occident, Augustin a traité de nombreux textes matthéens dans ses sermons et dans son De Sermone Domini in Monte (commentaire du Sermon sur la montagne). Thomas d'Aquin a composé sa Catena Aurea en commençant par Matthieu. Cette tradition commentative ininterrompue témoigne de la place centrale de cet évangile dans la vie intellectuelle et spirituelle de l'Église.

IX Synthèse : l'originalité de Matthieu

L'originalité de l'évangile selon Matthieu tient à plusieurs traits qui lui sont propres ou qu'il développe plus pleinement que ses parallèles synoptiques. Sa structure architecturée en cinq discours révèle une intention didactique et théologique délibérée. Son rapport à l'Écriture d'Israël — constant, précis, herméneutiquement raffiné — en fait l'évangile de l'accomplissement par excellence. Sa christologie — Fils de David, nouveau Moïse, Sagesse de Dieu, Fils du Dieu vivant, Emmanuel — est la plus développée et la plus diversifiée des synoptiques. Son ecclésiologie — la seule à mentionner le mot Église — donne à la communauté des disciples une consistance et une identité propres. Son universalisme final — toutes les nations, jusqu'à la fin du monde — ouvre l'histoire de Jésus sur toute l'histoire de l'humanité.

Cet évangile est à la fois le plus juif et le plus universel des quatre : le plus juif par son enracinement dans les Écritures d'Israël, ses procédés rabbiniques, sa réflexion sur la Torah et le sabbat ; le plus universel par son horizon de mission sans frontière, son accueil des nations dès le prologue (les mages), et sa vision d'une Église qui rassemble tous les peuples au nom de l'Emmanuel. C'est en ce sens que la tradition a eu raison d'en faire le premier évangile : il est la porte d'entrée du Nouveau Testament, celle qui s'ouvre sur toute l'histoire de la promesse et sur toute l'humanité à venir.

X Pour aller plus loin

W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, 3 vol., ICC, T&T Clark, 1988-1997 — le commentaire scientifique de référence en langue anglaise, exhaustif sur les sources, la structure et la théologie.

Ulrich Luz, Matthew, 3 vol., Hermeneia, Fortress Press, 1989-2005 — commentaire de référence qui inclut une remarquable histoire de la réception (Wirkungsgeschichte) de chaque péricope dans la tradition.

Joachim Gnilka, Das Matthäusevangelium, 2 vol., Herder (HTKNT), 1986-1988 — commentaire catholique allemand de grande valeur, attentif à la théologie et au contexte judéo-chrétien.

John P. Meier, Matthew, New Testament Message 3, Michael Glazier, 1980 — introduction et commentaire accessibles, théologiquement sûrs.

Daniel Marguerat, Le jugement dans l'Évangile de Matthieu, Labor et Fides, 1981 — étude thématique fondamentale sur l'eschatologie et la justice dans Matthieu.

Graham Stanton, A Gospel for a New People. Studies in Matthew, T&T Clark, 1992 — sur le milieu d'origine et la situation historique de la communauté matthéenne.

Édouard Cothenet, L'Évangile selon saint Matthieu, Cahiers Évangile 10, Cerf, 1975 — introduction claire et accessible en français, utile pour la pédagogie.