Formation théologique

Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique

Chapitre 27

Mort de Judas · Procès devant Pilate · Barabbas · Crucifixion · Mort de Jésus · Prodiges · Sépulture · Garde du tombeau

Mt 27,1-66 — Le Vendredi saint : la mort du Fils de Dieu et les signes de la nouvelle création

Le chapitre 27 est le chapitre le plus long et le plus dramatiquement intense de l'évangile. Il couvre la totalité du Vendredi saint : de la décision du Sanhédrin au matin (v. 1-2) jusqu'à la mise en place de la garde au tombeau le soir (v. 62-66). Entre ces deux bornes s'enchaînent la mort désespérée de Judas (v. 3-10), le procès devant Pilate (v. 11-26), la flagellation et les moqueries des soldats (v. 27-31), la crucifixion (v. 32-44), l'agonie et la mort (v. 45-50), les prodiges accompagnant la mort (v. 51-56), et la mise au tombeau (v. 57-61).

Le chapitre 27 est aussi le plus scripturaire du récit de la Passion : les citations et allusions à l'Ancien Testament y sont plus denses que partout ailleurs — les Psaumes de la souffrance du juste (Ps 22 ; 69), les oracles isaïens du Serviteur (Is 53), et plusieurs traditions prophétiques particulières à Matthieu (Za 11,12-13 dans la mort de Judas). Ce tissu scripturaire révèle la conviction fondamentale de l'évangéliste : la mort de Jésus n'est pas un accident ou une catastrophe, mais l'accomplissement du dessein de Dieu annoncé dès les origines d'Israël.

I Texte — Matthieu 27,1-66 (TOB)

La mort de Judas (v. 3-10)

« Alors Judas, qui l'avait livré, voyant qu'il avait été condamné, pris de remords, rapporta les trente pièces d'argent aux grands prêtres et aux anciens en disant : "J'ai péché en livrant un sang innocent." Ils répondirent : "Que nous importe ? C'est ton affaire." Il jeta les pièces d'argent dans le sanctuaire, se retira et alla se pendre. Les grands prêtres prirent les pièces d'argent et dirent : "Il n'est pas permis de les mettre dans le trésor sacré, puisque c'est le prix du sang." Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec cet argent le Champ du Potier pour la sépulture des étrangers. C'est pourquoi ce champ a été appelé jusqu'à ce jour Champ du Sang. Alors fut accomplie la parole du prophète Jérémie : Ils prirent les trente pièces d'argent, le prix de celui dont on a fixé le prix et que des fils d'Israël ont évalué, et ils les donnèrent pour le Champ du Potier, selon ce que le Seigneur m'avait ordonné. » (Mt 27,3-10)

Le procès devant Pilate (v. 11-26)

« Jésus comparut devant le gouverneur. Le gouverneur l'interrogea : "Es-tu le roi des Juifs ?" Jésus dit : "Tu le dis." Et aux accusations portées contre lui par les grands prêtres et les anciens, il ne répondait rien. Alors Pilate lui dit : "Tu n'entends pas tous les témoignages qu'ils portent contre toi ?" Mais Jésus ne lui répondit pas un seul mot, au point que le gouverneur s'étonnait beaucoup. A chaque fête, le gouverneur avait coutume de relâcher un prisonnier au choix de la foule. Il avait alors un prisonnier fameux, nommé Barabbas. Comme ils étaient réunis, Pilate leur dit : "Lequel voulez-vous que je vous relâche, Barabbas ou Jésus, qu'on appelle Christ ?" Car il savait bien que c'était par jalousie qu'on l'avait livré. Pendant qu'il siégeait au tribunal, sa femme lui fit dire : "Ne te mêle pas de l'affaire de ce juste, car j'ai beaucoup souffert aujourd'hui en songe à cause de lui." Mais les grands prêtres et les anciens persuadèrent les foules de demander Barabbas et de faire périr Jésus. Le gouverneur leur dit : "Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ?" Ils dirent : "Barabbas." Pilate leur dit : "Que ferai-je donc de Jésus, qu'on appelle Christ ?" Ils dirent tous : "Qu'il soit crucifié !" Il dit : "Quel mal a-t-il donc fait ?" Ils crièrent encore plus fort : "Qu'il soit crucifié !" Pilate, voyant qu'il n'obtenait rien et que le tumulte croissait, prit de l'eau et se lava les mains devant la foule en disant : "Je suis innocent du sang de ce juste. C'est votre affaire." Et tout le peuple répondit : "Que son sang soit sur nous et sur nos enfants !" Alors il leur relâcha Barabbas, et, après avoir fait flageller Jésus, il le livra pour être crucifié. » (Mt 27,11-26)

La flagellation, les moqueries et la crucifixion (v. 27-44)

« Alors les soldats du gouverneur emmenèrent Jésus dans le prétoire et rassemblèrent autour de lui toute la cohorte. Ils le dépouillèrent et lui mirent un manteau écarlate. Ils tressèrent une couronne d'épines, la posèrent sur sa tête et lui mirent un roseau dans la main droite. Puis, s'agenouillant devant lui, ils le raillaient : "Salut, roi des Juifs !" Ils lui crachèrent dessus et, prenant le roseau, le frappaient sur la tête. Après s'être moqués de lui, ils lui ôtèrent le manteau, lui remirent ses propres vêtements et l'emmenèrent pour le crucifier. En sortant, ils trouvèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, et ils le requirent pour porter la croix de Jésus. Arrivés à l'endroit appelé Golgotha, c'est-à-dire Lieu du Crâne, ils lui donnèrent à boire du vin mêlé de fiel ; il y goûta, mais ne voulut pas boire. Après l'avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort, puis ils s'assirent là pour le garder. Au-dessus de sa tête, ils avaient mis l'inscription indiquant le motif de sa condamnation : "Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs." Alors on crucifie avec lui deux bandits, l'un à droite et l'autre à gauche. Les passants l'injuriaient, hochant la tête et disant : "Toi qui détruis le Temple et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même ! Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix !" De même les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes et les anciens et disaient : "Il en a sauvé d'autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Il est roi d'Israël : qu'il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu ; que Dieu le délivre maintenant, s'il l'aime ! Car il a dit : 'Je suis le Fils de Dieu.'" Les bandits crucifiés avec lui l'insultaient de la même façon. » (Mt 27,27-44)

La mort de Jésus et les prodiges (v. 45-56)

« À partir de la sixième heure, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à la neuvième heure. Vers la neuvième heure, Jésus s'écria d'une voix forte : "Eli, Eli, lema sabaqtani ?" ce qui veut dire : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Quelques-uns de ceux qui se tenaient là et qui entendaient dirent : "Celui-ci appelle Élie." Aussitôt l'un d'eux courut prendre une éponge, la remplit de vinaigre, la mit au bout d'un roseau et lui donna à boire. Les autres disaient : "Attends ! voyons si Élie va venir le sauver." Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l'esprit. Et voilà que le voile du sanctuaire se déchira en deux, de haut en bas, la terre trembla, les rochers se fendirent, les tombeaux s'ouvrirent et les corps de beaucoup de saints qui s'étaient endormis ressuscitèrent. Sortant des tombeaux après la résurrection de Jésus, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à un grand nombre. Le centurion et ceux qui, avec lui, gardaient Jésus, ayant vu le tremblement de terre et ce qui s'était passé, furent saisis d'une grande crainte et dirent : "Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu." Il y avait là de nombreuses femmes qui regardaient de loin ; elles avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le servir. Parmi elles se trouvaient Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée. » (Mt 27,45-56)

La sépulture et la garde du tombeau (v. 57-66)

« Quand le soir fut venu, arriva un homme riche d'Arimathie, nommé Joseph, qui était lui aussi disciple de Jésus. Il alla trouver Pilate et lui demanda le corps de Jésus. Alors Pilate ordonna qu'on le lui remette. Joseph prit le corps, l'enveloppa dans un linceul propre et le déposa dans son tombeau neuf, qu'il avait taillé dans le roc. Il roula une grande pierre à l'entrée du tombeau et s'en alla. Marie de Magdala et l'autre Marie étaient là, assises en face du sépulcre. Le lendemain, qui est le jour après la Préparation, les grands prêtres et les Pharisiens se rendirent ensemble chez Pilate et lui dirent : "Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit, de son vivant : 'Après trois jours, je me relèverai.' Ordonne donc qu'on mette le sépulcre en sûreté jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent voler le corps et ne disent au peuple : 'Il est ressuscité des morts.' Cette dernière imposture serait pire que la première." Pilate leur dit : "Vous avez une garde ; allez, mettez le sépulcre en sûreté comme vous l'entendez." Ils s'en allèrent mettre le sépulcre en sûreté, scellant la pierre et laissant la garde. » (Mt 27,57-66)

II La mort de Judas et la citation de Jérémie (v. 3-10)

Le remords de Judas

La mort de Judas est un récit propre à Matthieu (Ac 1,18-19 donne une version différente de sa fin). Le terme utilisé pour son état intérieur — metamelêtheis (v. 3, « pris de remords ») — n'est pas la metanoia (conversion) mais le regret qui reconnaît la faute sans trouver la voie du retour. Judas accomplit le geste juste — reconnaître son péché et rapporter l'argent — mais sans la foi en la miséricorde qui aurait pu le sauver. Sa déclaration — « j'ai péché en livrant un sang innocent » — est une confession de vérité qui aurait pu devenir une confession de repentir. La réponse froide des grands prêtres — « c'est ton affaire » — révèle l'indifférence du système religieux à la détresse de l'instrument dont il s'est servi.

La citation de Jérémie-Zacharie

La citation d'accomplissement du v. 9-10, attribuée à Jérémie, correspond en réalité à Za 11,12-13, avec des résonances de Jr 18,1-3 (le potier) et Jr 32,6-15 (l'achat d'un champ). Cette attribution à Jérémie a intrigué les commentateurs depuis l'Antiquité. L'explication la plus probable est que Matthieu associe plusieurs traditions prophétiques sous le nom du prophète le plus important du groupe — Jérémie — procédé attesté dans d'autres citations composites du Nouveau Testament. La citation elle-même est une version indépendante de Za 11,12-13, retravaillée pour correspondre à l'événement décrit : les trente pièces d'argent, le potier, le champ. Ce que Zacharie présentait comme un geste symbolique du prophète rejeté devient chez Matthieu l'exacte préfiguration du destin de l'argent de Judas.

III Le procès devant Pilate : la justice humaine et l'innocent condamné (v. 11-26)

Pilate : un juge qui sait et capitule

Ponce Pilate, préfet de Judée de 26 à 36 ap. J.-C., est présenté par Matthieu dans une lumière plus favorable que dans les sources romaines et juives qui le décrivent comme brutal et arrogant. Dans le récit matthéen, Pilate sait que Jésus est innocent — « il savait bien que c'était par jalousie qu'on l'avait livré » (v. 18) — et cherche à le relâcher. Le songe de sa femme (v. 19) — détail propre à Matthieu — renforce ce portrait : même les voies oniriques confirment l'innocence de Jésus. Pourtant, face à la pression des foules, Pilate capitule. Sa lâcheté est de même nature que celle d'Hérode face à la demande d'Hérodiade (ch. 14) : le pouvoir politique sacrifie l'innocent pour maintenir la paix sociale.

Le lavement des mains et la formule du « sang sur nous »

Le geste du lavement des mains (v. 24) est un geste d'origine biblique (Dt 21,6-8 ; Ps 26,6) que Pilate accomplit pour se décharger de la responsabilité de la mort de Jésus. L'ironie dramatique est que ce geste — emprunté aux traditions juives — est accompli par le Romain, tandis que la formule du v. 25 — « que son sang soit sur nous et sur nos enfants » — est prononcée par la foule juive. Cette formule a été l'un des textes les plus tragiquement mal utilisés dans l'histoire de l'antijudaïsme chrétien, servant à justifier des siècles de persécution des Juifs au nom d'une culpabilité collective et héréditaire.

Une lecture théologiquement et herméneutiquement correcte doit absolument rejeter cette interprétation. D'abord, dans la Bible hébraïque, la formule « le sang sur quelqu'un » désigne la responsabilité morale de ceux qui accomplissent ou ordonnent un acte, non une malédiction héréditaire sur leurs descendants. Ensuite, Matthieu lui-même affirme que c'est une foule manipulée par les grands prêtres qui crie cette phrase — non le peuple juif dans son ensemble ni toutes les générations futures. Enfin, le Concile Vatican II (Nostra Aetate, n. 4) a explicitement déclaré : « ce qui a été commis durant la Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. »

Mt 27,25 et l'herméneutique anti-antisémite

Le v. 25 est le texte matthéen qui a le plus pesé sur l'histoire des relations judéo-chrétiennes. Jean Chrysostome l'a parfois interprété comme une malédiction divine sur Israël. Augustin, plus nuancé, distingue entre les Juifs qui ont cru au Christ et ceux qui l'ont rejeté. La rupture herméneutique décisive vient du Concile Vatican II (Nostra Aetate, 1965) et des documents postérieurs du magistère : le texte ne peut en aucun cas fonder une doctrine de culpabilité collective ou héréditaire du peuple juif. Sa portée est dramatique et narrative — il souligne la gravité de l'acte accompli — non juridique ou ethnique. La Commission pontificale pour les relations avec le judaïsme (Nous nous souvenons, 1998) et les orientations pastorales pour la prédication du Vendredi saint insistent sur cette lecture.

IV La flagellation et les moqueries : la royauté bafouée (v. 27-44)

La couronne d'épines et la robe écarlate

La scène des moqueries des soldats est d'une ironie tragique et théologique profonde. En habillant Jésus d'un manteau écarlate (couleur de la pourpre royale romaine), en posant une couronne d'épines sur sa tête et en lui mettant un roseau pour sceptre, les soldats accomplissent une parodie de couronnement royal. Mais la liturgie des Rameaux (21,1-11) avait déjà salué Jésus comme roi fils de David, et le titre mis sur la croix (« le roi des Juifs », v. 37) est la confession involontaire de la vérité : celui que les hommes bafouent est effectivement roi, d'une royauté d'un autre ordre que celle qu'ils imaginent.

L'inscription sur la croix — INRI (Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum) — est en même temps un chef d'accusation politique (tentative de royauté) et une proclamation théologique involontaire. Dans les quatre évangiles, cette inscription est authentifiée par sa concordance, avec des variations mineures. Son caractère trilingue (hébreu, latin, grec selon Jn 19,20) en fait une annonce universelle : le Roi crucifié est proclamé devant toutes les langues du monde.

Les moqueries et les Psaumes de la Passion

Les insultes des passants, des grands prêtres et des scribes sont truffées de citations des Psaumes de la souffrance du juste. « Hochant la tête » (v. 39) — geste de dérision tiré de Ps 22,8. « Sauve-toi toi-même ! » (v. 40) — cf. Ps 22,9. « Il a mis sa confiance en Dieu ; que Dieu le délivre ! » (v. 43) — citation directe de Ps 22,9 (LXX). Le Ps 22 est ainsi la toile de fond scripturaire de toute la scène de la crucifixion : ce psaume du juste souffrant, persécuté, abandonné en apparence par Dieu, trouve son accomplissement paradigmatique dans la mort de Jésus. Mais — et c'est capital — le Ps 22 se conclut sur la louange et la victoire du juste : Dieu n'a pas méprisé la détresse de celui qui l'implore (Ps 22,25). La mort de Jésus n'est pas la fin de l'histoire.

V L'agonie et la mort : le cri d'abandon et le don de l'Esprit (v. 45-50)

Les ténèbres sur toute la terre

Les ténèbres de la sixième à la neuvième heure (midi à 15h) sont un signe cosmique qui renvoie aux ténèbres des plaies d'Égypte (Ex 10,21-23) et aux oracles prophétiques sur le Jour du Seigneur (Am 8,9 : « en ce jour-là, dit le Seigneur, je ferai coucher le soleil à midi » ; Jl 2,2 ; Za 14,6-7). Ces ténèbres ne sont pas simplement un phénomène météorologique mais un signe théologique : la mort du Fils de Dieu est un événement cosmique qui ébranle l'ordre de la création.

Eli, Eli, lema sabaqtani : le cri d'abandon

Le cri de Jésus — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » (Eli, Eli, lema sabaqtani) — est la citation du début du Ps 22,2, en araméen (avec une forme araméo-hébraïque mixte). C'est la seule parole de Jésus sur la croix dans Matthieu et Marc, et c'est la parole la plus théologiquement saisissante de toute la Passion.

Son interprétation a suscité trois grandes orientations. (1) Lecture de l'abandon réel : Jésus éprouve une désolation spirituelle authentique dans laquelle le Père semble absent — expérience de la nuit spirituelle que Jean de la Croix appellerait nuit obscure, que la théologie contemporaine (Balthasar, Moltmann) relie au mystère de la mort de Dieu dans la Croix. (2) Lecture liturgique : en citant le début du Ps 22, Jésus prie tout le psaume, y compris sa conclusion victorieuse (Ps 22,25-32) ; le cri est une prière de foi, non de désespoir. (3) Lecture christologique intégratrice : les deux lectures ne s'excluent pas — Jésus éprouve réellement l'abandon dans son humanité tout en restant uni au Père dans l'acte d'amour qui traverse cet abandon. La kénose (Ph 2,7) atteint ici son point le plus bas et le plus profond.

Il rendit l'esprit

La formule matthéenne pour la mort de Jésus — « il rendit l'esprit » (aphêken to pneuma, v. 50) — est choisie avec soin. Le verbe aphiêmi peut signifier abandonner ou laisser aller — mais aussi remettre librement. Jean dira « il remit l'esprit » (Jn 19,30), soulignant encore plus la liberté du don. Jésus ne meurt pas — il donne sa vie. Cette précision linguistique confirme la théologie du don volontaire développée tout au long du chapitre 26.

VI Les prodiges de la mort : le voile déchiré et la résurrection des saints (v. 51-56)

Le voile du Temple déchiré

Le voile du sanctuaire — soit le voile séparant le parvis des femmes du parvis d'Israël, soit plus probablement le voile séparant le Saint du Saint des saints — se déchire de haut en bas au moment de la mort de Jésus. Ce geste divin (le mouvement de haut en bas signifie une action venue de Dieu) a une portée théologique multiple. Il signifie la fin du système sacrificiel du Temple, dont la fonction médiatrice est désormais accomplie par la mort du Christ (He 9,1-14 ; 10,19-22 : « nous avons donc, frères, une pleine assurance pour entrer dans le sanctuaire par le sang de Jésus »). Il signifie aussi l'ouverture de l'accès à Dieu pour tous : là où seul le grand prêtre entrait une fois par an, le chemin est désormais ouvert à tous par le Christ.

Le tremblement de terre et la résurrection des saints

Les prodiges qui accompagnent la mort de Jésus (v. 51-53) sont propres à Matthieu. Le tremblement de terre, la fente des rochers et surtout l'ouverture des tombeaux et la résurrection des saints — « les corps de beaucoup de saints qui s'étaient endormis ressuscitèrent » — sont des phénomènes eschatologiques au sens plein : ils manifestent que la mort de Jésus inaugure la résurrection universelle promise pour la fin des temps (Dn 12,2 ; Ez 37,1-14). La précision que ces saints ressuscités n'entrent dans la ville sainte qu'« après la résurrection de Jésus » (v. 53) montre la conscience matthéenne que la résurrection du Christ est la cause et la prémice de la résurrection des croyants.

La confession du centurion

La confession du centurion romain et de ses soldats — « vraiment, celui-ci était Fils de Dieu » (v. 54) — est la conclusion christologique de toute la scène de la crucifixion. C'est un Romain — le représentant de la puissance qui a crucifié Jésus — qui prononce la confession de foi la plus haute de la Passion. Cette ironie dramatique est une anticipation de la mission aux nations (28,19) : la révélation du Fils de Dieu commence à se répandre au-delà d'Israël précisément au moment de la mort. Le contraste est saisissant : ceux qui demandaient « s'il est Fils de Dieu, qu'il descende de la croix » (v. 40.43) n'ont pas cru ; celui qui voit la croix dans ses effets — tremblement de terre, mort libre — confesse sa foi.

La Croix et la révélation de Dieu dans la théologie catholique

Saint Paul (1 Co 1,18) formule le paradoxe fondamental : « la parole de la croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour nous qui sommes sauvés elle est puissance de Dieu. » Saint Bonaventure (Itinéraire de l'âme vers Dieu, VII) voit dans la croix la révélation suprême de l'amour trinitaire. Hans Urs von Balthasar (La Gloire et la Croix) développe une théologie de la beauté de la croix : c'est dans l'abaissement extrême que la gloire de Dieu se manifeste de la façon la plus haute. Le centurion matthéen est ainsi la figure paradigmatique de celui qui reconnaît la gloire divine là où les hommes ne voient que l'échec et la mort.

VII La sépulture et la garde du tombeau (v. 57-66)

Joseph d'Arimathie et la sépulture digne

Joseph d'Arimathie, présenté comme « homme riche » et « disciple de Jésus » (v. 57) — disciple secret, selon Jean (19,38) — accomplit la dernière œuvre de miséricorde : ensevelir le mort. En demandant le corps à Pilate et en l'enveloppant dans un linceul propre avant de le déposer dans son tombeau neuf, Joseph réalise pour Jésus ce que la femme de Béthanie avait annoncé prophétiquement (26,12). La précision — « tombeau neuf, taillé dans le roc » — est théologiquement signifiante : personne n'y avait jamais été déposé (cf. Lc 23,53 ; Jn 19,41). Le tombeau neuf est la préparation d'un lieu inviolé pour la résurrection.

Les femmes qui restent assises en face du sépulcre (v. 61) — Marie de Magdala et l'autre Marie — sont les témoins de la mise au tombeau. Leur présence est narrative et théologique : ce sont les mêmes femmes qui seront les premières témoins de la résurrection (28,1). La continuité de leur témoignage garantit l'identité entre le crucifié et le ressuscité.

La garde du tombeau : l'anticipation de la Résurrection

L'épisode de la garde du tombeau (v. 62-66) est propre à Matthieu et prépare le récit de la résurrection (28,2-4.11-15). Les grands prêtres et les Pharisiens — réunis un jour de sabbat, incongruité qui trahit l'urgence — se souviennent de la promesse de résurrection de Jésus et cherchent à la prévenir. L'ironie dramatique est maximale : en scellant le tombeau et en plaçant une garde, ils rendent la résurrection plus difficile à contester — tout est mis en place pour qu'elle ne puisse pas être expliquée naturellement. Leur tentative de contrôler la mort de Jésus devient le meilleur garant de l'authenticité de sa résurrection.

VIII Synthèse théologique

La mort du Fils de Dieu comme accomplissement

Le chapitre 27 est le chapitre de l'accomplissement au sens le plus profond. Tout ce que les prophètes avaient annoncé — le juste persécuté des Psaumes, le Serviteur souffrant d'Isaïe, le berger rejeté de Zacharie, les ténèbres du Jour du Seigneur d'Amos — trouve son accomplissement dans la mort de Jésus. Cet accomplissement ne diminue pas la réalité de la souffrance et de la mort mais en révèle le sens : la mort du Fils est l'acte suprême de l'amour de Dieu pour l'humanité, l'acte par lequel la nouvelle alliance est scellée dans le sang du Fils.

Le cri d'abandon et le silence de Dieu

Le cri du Ps 22 est la formulation évangélique la plus radicale du mystère de la souffrance innocente et de l'apparent silence de Dieu. Il révèle que Jésus a voulu descendre dans la profondeur la plus sombre de la condition humaine — y compris dans le sentiment d'abandon de Dieu — pour ne laisser aucun abîme humain en dehors de sa présence rédemptrice. La théologie paulinienne le dira autrement : « celui qui n'a pas connu le péché, il l'a fait péché pour nous » (2 Co 5,21). Jésus prend sur lui l'expérience la plus désolée de l'humanité — l'impression d'être abandonné de Dieu — pour la transformer de l'intérieur.

Les signes de la nouvelle création

Les prodiges qui accompagnent la mort de Jésus — voile déchiré, tremblement de terre, résurrection des saints — sont les signes eschatologiques de la nouvelle création inaugurée par la croix. La mort du Christ n'est pas la fin d'une histoire mais le commencement d'une ère nouvelle : l'accès à Dieu est désormais ouvert, la résurrection est inaugurée, la mission universelle est rendue possible. Le Vendredi saint porte déjà en lui les germes de Pâques.

IX Questions pour l'approfondissement

1. Pilate sait que Jésus est innocent et cherche à le relâcher, mais capitule devant la pression des foules. En quoi cette figure du juge lâche est-elle universelle ? Quelles formes prend aujourd'hui la tentation de sacrifier l'innocent pour maintenir la paix sociale ou préserver son pouvoir ?

2. Le cri d'abandon (Eli, Eli, lema sabaqtani) est la parole la plus dérangeante de l'évangile. Comment interpréter théologiquement ce cri sans le minimiser ni en faire un simple geste liturgique ? En quoi Jésus rejoint-il dans ce cri toute l'humanité qui éprouve le silence de Dieu ?

3. Le voile du Temple se déchire de haut en bas au moment de la mort de Jésus. Quelle théologie de la médiation sacerdotale et de l'accès à Dieu ce signe révèle-t-il ? En quoi la lettre aux Hébreux (ch. 9-10) en est-elle le commentaire le plus développé ?

4. Le centurion romain confesse « vraiment, celui-ci était Fils de Dieu » en voyant les effets de la mort de Jésus. En quoi la croix est-elle, paradoxalement, la révélation la plus haute de la gloire divine ? Comment articuler cette théologie de la gloria crucis avec la beauté et la puissance habituellement associées à Dieu ?

5. La garde du tombeau, mise en place pour empêcher la résurrection, en devient paradoxalement le garant. En quoi l'opposition humaine aux desseins de Dieu se retourne-t-elle régulièrement contre elle-même dans l'histoire du salut ? Quels autres exemples bibliques illustrent cette ironie divine ?

X Pour aller plus loin

Raymond E. Brown, The Death of the Messiah, 2 vol., Doubleday, 1994 — la grande étude de référence sur les récits de la Passion dans les quatre évangiles ; les chapitres sur Mt 27 sont exceptionnels.

W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 3, ICC, T&T Clark, 1997, p. 561-680 — commentaire exhaustif.

Jürgen Moltmann, Le Dieu crucifié, Cerf, 1974 — sur le cri d'abandon et la théologie de la croix comme révélation du Dieu trinitaire dans la souffrance.

Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix, vol. 1, Aubier, 1965 — sur la croix comme révélation suprême de la gloire divine.

Concile Vatican II, Nostra Aetate, n. 4 (1965) — sur la non-imputabilité collective de la mort du Christ au peuple juif.