Formation théologique

Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique

Chapitre 21

Entrée messianique · Purification du Temple · Figuier desséché · Question sur l'autorité · Les deux fils · Les vignerons homicides

Mt 21,1-46 — L'entrée dans la ville sainte et le conflit autour du Temple

Le chapitre 21 ouvre la section de la Passion matthéenne et marque l'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem. Après la longue montée depuis la Galilée (ch. 19-20), Jésus entre enfin dans la ville sainte — non comme un conquérant mais comme le roi humble de Zacharie, monté sur une ânesse. Ce premier acte messianique (v. 1-11) est immédiatement suivi d'un second, encore plus chargé : la purification du Temple (v. 12-17), qui constitue le défi le plus direct lancé aux autorités religieuses et sera l'une des raisons de son arrestation. La malédiction du figuier (v. 18-22), signe prophétique d'un Israël qui n'a pas porté ses fruits, encadre symboliquement la purification du Temple.

La seconde partie du chapitre (v. 23-46) est entièrement consacrée aux controverses avec les grands prêtres et les anciens : question sur l'autorité de Jésus (v. 23-27), parabole des deux fils (v. 28-32) et parabole des vignerons homicides (v. 33-46). Ces trois péricopes convergent vers un même verdict théologique sur le rejet d'Israël et le passage du Royaume aux nations qui porteront ses fruits — annonce douloureuse que Matthieu inscrit dans la logique de la prophétie et non dans celle de l'antisémitisme.

I Texte — Matthieu 21,1-46 (TOB)

L'entrée messianique à Jérusalem (v. 1-11)

« Quand ils approchèrent de Jérusalem et arrivèrent à Bethphagé, vers le mont des Oliviers, Jésus envoya deux disciples en leur disant : "Allez au village qui est en face de vous. Vous y trouverez aussitôt une ânesse attachée et un ânon avec elle. Détachez-les et amenez-les-moi. Si quelqu'un vous dit quelque chose, vous répondrez : 'Le Seigneur en a besoin', et aussitôt il les laissera aller." Cela arriva pour que soit accomplie la parole du prophète : Dites à la fille de Sion : Voici que ton roi vient vers toi, humble, monté sur une ânesse et un ânon, le petit d'une bête de somme. Les disciples allèrent et firent ce que Jésus leur avait ordonné : ils amenèrent l'ânesse et l'ânon, mirent leurs vêtements dessus, et il s'assit dessus. La foule, très nombreuse, étendit ses vêtements sur le chemin ; d'autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient le chemin. Les foules qui marchaient devant lui et celles qui suivaient criaient : "Hosanna au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux !" Quand il entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi et disait : "Qui est-il ?" Les foules disaient : "C'est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée." » (Mt 21,1-11)

La purification du Temple (v. 12-17)

« Jésus entra dans le Temple et chassa tous ceux qui vendaient et achetaient dans le Temple ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes. Il leur dit : "Il est écrit : Ma maison sera appelée une maison de prière, mais vous en faites une caverne de bandits." Des aveugles et des boiteux s'approchèrent de lui dans le Temple, et il les guérit. Voyant les choses merveilleuses qu'il avait faites et les enfants qui criaient dans le Temple : "Hosanna au Fils de David !", les grands prêtres et les scribes furent indignés et lui dirent : "Tu entends ce qu'ils disent ?" Jésus leur dit : "Oui. N'avez-vous jamais lu : De la bouche des tout-petits et des nourrissons tu as tiré une louange parfaite ?" Puis il les quitta et sortit de la ville pour aller à Béthanie, où il passa la nuit. » (Mt 21,12-17)

Le figuier desséché et la foi qui déplace les montagnes (v. 18-22)

« Le matin, comme il retournait à la ville, il eut faim. Voyant un figuier sur le bord du chemin, il s'en approcha, mais n'y trouva que des feuilles. Il lui dit : "Que jamais plus il ne vienne de fruit de toi !" Et le figuier se dessécha à l'instant. Voyant cela, les disciples s'étonnèrent : "Comment le figuier a-t-il séché à l'instant ?" Jésus leur répondit : "En vérité, je vous le déclare, si vous avez de la foi sans douter, vous ferez non seulement ce qui a été fait au figuier, mais même si vous dites à cette montagne : 'Soulève-toi et jette-toi dans la mer', cela se fera. Tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, vous le recevrez." » (Mt 21,18-22)

La question sur l'autorité de Jésus (v. 23-27)

« Comme il était entré dans le Temple et enseignait, les grands prêtres et les anciens du peuple s'approchèrent de lui et lui dirent : "Par quelle autorité fais-tu ces choses ? Et qui t'a donné cette autorité ?" Jésus leur répondit : "Moi aussi, je vais vous poser une question ; si vous me répondez, moi aussi je vous dirai par quelle autorité je fais cela. Le baptême de Jean, d'où venait-il ? Du ciel ou des hommes ?" Ils raisonnaient entre eux : "Si nous répondons : 'Du ciel', il nous dira : 'Pourquoi donc n'avez-vous pas cru en lui ?' Et si nous répondons : 'Des hommes', nous avons à craindre la foule, car tous tiennent Jean pour un prophète." Ils répondirent à Jésus : "Nous ne savons pas." Il leur dit à son tour : "Moi non plus je ne vous dis pas par quelle autorité je fais ces choses." » (Mt 21,23-27)

La parabole des deux fils (v. 28-32)

« "Qu'en pensez-vous ? Un homme avait deux fils. S'adressant au premier, il lui dit : 'Mon fils, va travailler aujourd'hui dans la vigne.' Celui-ci répondit : 'Je ne veux pas.' Mais ensuite, se repentant, il y alla. S'adressant au second, il lui dit de même. Celui-ci répondit : 'Je veux bien, Seigneur' — et il n'y alla pas. Lequel des deux a fait la volonté du père ?" Ils lui dirent : "Le premier." Jésus leur dit : "En vérité, je vous le déclare, les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu. Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n'avez pas cru en lui ; mais les publicains et les prostituées ont cru en lui. Et vous, même après avoir vu cela, vous ne vous en êtes pas repentis pour croire en lui." » (Mt 21,28-32)

La parabole des vignerons homicides (v. 33-46)

« "Écoutez une autre parabole. Un propriétaire planta une vigne, l'entoura d'une clôture, y creusa un pressoir, y bâtit une tour, la loua à des vignerons et s'en alla à l'étranger. Quand le temps des fruits approcha, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour recevoir ses fruits. Les vignerons saisirent les serviteurs, battirent l'un, tuèrent l'autre, lapidèrent le troisième. Il envoya d'autres serviteurs plus nombreux que les premiers : ils les traitèrent de même. Finalement, il leur envoya son fils en se disant : 'Ils respecteront mon fils.' Mais les vignerons, voyant le fils, se dirent entre eux : 'C'est l'héritier. Venez ! Tuons-le et emparons-nous de son héritage.' Ils le saisirent, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Quand donc le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ?" Ils lui dirent : "Il fera périr misérablement ces misérables et louera la vigne à d'autres vignerons qui lui en remettront les fruits en leur saison." Jésus leur dit : "N'avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs, c'est elle qui est devenue la tête d'angle ; c'est là l'œuvre du Seigneur, et c'est une merveille à nos yeux ? C'est pourquoi je vous le déclare : le Royaume de Dieu vous sera enlevé et sera donné à un peuple qui en produira les fruits. Celui qui tombera sur cette pierre s'y brisera ; et celui sur qui elle tombera sera écrasé." Les grands prêtres et les Pharisiens, entendant ses paraboles, comprirent que c'était d'eux qu'il parlait. Tout en cherchant à l'arrêter, ils eurent peur des foules, qui le tenaient pour un prophète. » (Mt 21,33-46)

II L'entrée messianique : le roi humble de Zacharie (v. 1-11)

La citation d'accomplissement de Za 9,9

L'entrée de Jésus à Jérusalem est présentée par Matthieu comme l'accomplissement explicite de Za 9,9 : « Voici que ton roi vient vers toi, humble, monté sur une ânesse et un ânon. » Matthieu est le seul évangéliste à citer cette prophétie en entier (Marc et Luc n'y font qu'allusion) et à mentionner deux animaux — l'ânesse et l'ânon — là où les autres synoptiques n'en mentionnent qu'un. Cette double mention est une interprétation littérale du parallélisme poétique hébreu de Za 9,9, où l'ânesse et son ânon sont deux façons de désigner le même animal. Matthieu n'est pas naïf ; il applique à la lettre la citation pour souligner la fidélité de Jésus à la prophétie dans ses moindres détails.

Le portrait du roi messianique chez Zacharie est celui d'un roi humble (praus) — le même adjectif que Jésus emploie pour se décrire lui-même en 11,29 (« je suis doux et humble de cœur »). Ce roi n'arrive pas sur un cheval de guerre mais sur un animal de bât — signe de paix et d'humilité. La Passion imminente est ainsi anticipée dans le mode d'entrée : Jésus entre à Jérusalem non pour conquérir mais pour donner sa vie.

Les Hosannas et l'acclamation royale

Les acclamations des foules — « Hosanna au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » — sont une citation du Ps 118,25-26, psaume messianique de la montée au Temple. Hosanna (hôsha'na hébreu) signifie littéralement « sauve, je t'en prie ! » — cri de supplication qui est devenu une acclamation liturgique de joie. Son application au Fils de David en fait une proclamation messianique publique : pour la première et unique fois dans l'évangile, Jésus est acclamé comme Messie devant toute la ville. La question que pose Jérusalem en émoi — « Qui est-il ? » — est la question christologique centrale de tout l'évangile, recevant ici la réponse populaire : « le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée ».

III La purification du Temple : geste prophétique et christologique (v. 12-17)

Un geste prophétique, non une réforme cultuelle

La purification du Temple (cf. Mc 11,15-19 ; Lc 19,45-48 ; Jn 2,13-17) est l'acte le plus audacieux du ministère public de Jésus. Son interprétation a varié dans la tradition exégétique. Il ne s'agit pas d'une réforme liturgique — Jésus ne supprime pas le commerce dans le Temple mais le chasse — ni d'une protestation économique contre l'exploitation des pèlerins. Il s'agit d'un geste prophétique symbolique qui signifie le jugement de Dieu sur le Temple tel qu'il est administré par les grands prêtres, et annonce sa destruction prochaine (cf. 24,1-2).

La double citation scripturaire qui accompagne le geste est révélatrice. « Ma maison sera appelée une maison de prière » (Is 56,7) — dans son contexte isaïen, ce verset annonce que le Temple sera ouvert aux étrangers et aux eunuques, c'est-à-dire à ceux que la Loi excluait. « Vous en faites une caverne de bandits » (Jr 7,11) — le contexte jérémien est encore plus redoutable : c'est le discours du Temple où Jérémie annonce la destruction du sanctuaire à cause des péchés du peuple. Jésus cite les deux oracles ensemble pour signifier que le Temple actuel a trahi sa vocation originelle d'accueil universel et de pureté.

Guérisons dans le Temple et louange des enfants

Matthieu ajoute un élément absent des autres synoptiques : après la purification, des aveugles et des boiteux s'approchèrent de lui dans le Temple, et il les guérit (v. 14). Cette addition est théologiquement signifiante. Dans le Temple purifié, Jésus accomplit les actes messianiques de la restauration eschatologique (cf. 11,5 ; Is 35,5-6). Le Temple de pierre est remplacé symboliquement par le Temple vivant de la présence de Jésus, qui guérit et rassemble. La louange des enfants — « Hosanna au Fils de David ! » — accomplit le Ps 8,3 cité par Jésus aux grands prêtres scandalisés : « De la bouche des tout-petits et des nourrissons tu as tiré une louange parfaite. » Ce sont les petits et les sans-voix qui reconnaissent le Messie, là même où les autorités religieuses s'indignent.

IV Le figuier desséché : signe prophétique (v. 18-22)

La malédiction du figuier est un miracle punitif unique dans les évangiles — le seul miracle destructeur de Jésus — et c'est précisément son caractère exceptionnel qui souligne sa portée symbolique. Le figuier couvert de feuilles mais sans fruits est, dans la tradition prophétique d'Israël, une image récurrente d'un peuple qui affiche les signes extérieurs de la religion sans en porter les fruits (Os 9,10 ; Jr 8,13 ; Mi 7,1). En maudissant le figuier stérile au moment même où il entre à Jérusalem et vient de purifier le Temple, Jésus accomplit un acte prophétique : comme Jérémie brisait une cruche devant le Temple (Jr 19), comme Ézéchiel couchait sur le flanc (Ez 4), ce geste signifie le jugement sur un Israël officiel qui produit des feuilles de religion sans les fruits de la conversion.

L'enseignement sur la foi qui suit (v. 21-22) ne doit pas faire perdre de vue la portée symbolique du miracle lui-même. La foi authentique — sans doute, sans calcul — est capable d'accomplir des choses qui dépassent toute attente humaine. La montagne jetée dans la mer est une hyperbole du possible divin, analogue au grain de sénevé de 17,20.

Le figuier et Israël dans la tradition prophétique

Le figuier est dans la Bible hébraïque une image constante du peuple d'Israël dans sa fertilité ou son stérilité. Os 9,10 : « Comme des raisins précoces dans le désert, j'ai trouvé Israël ; comme les prémices sur le figuier dans ses premiers fruits, j'ai vu vos pères. » Jr 8,13 : « Il n'y a pas de raisins sur la vigne, pas de figues sur le figuier. » Lc 13,6-9 présente une parabole du figuier stérile qui reçoit un sursis d'une année — parabole de la patience de Dieu avant le jugement. La malédiction du figuier en Mt 21 est la contrepartie de cette patience : le temps du sursis est écoulé, le jugement est imminent.

V La question sur l'autorité : le dilemme de Jean-Baptiste (v. 23-27)

La question des grands prêtres et des anciens — « par quelle autorité fais-tu ces choses ? » — est une question légitime et grave : qui a autorisé Jésus à purifier le Temple, à y enseigner, à y guérir ? La réponse de Jésus est une contre-question rhétorique qui renvoie ses adversaires à leur propre paralysie devant la question de Jean-Baptiste. Le dilemme est insoluble pour eux : s'ils reconnaissent l'autorité divine de Jean, ils doivent reconnaître celle de Jésus qu'il a accrédité ; s'ils la nient, ils s'aliènent le peuple qui tient Jean pour un prophète. Leur refus de répondre — « nous ne savons pas » — est une capitulation intellectuelle qui révèle que leur opposition à Jésus n'est pas motivée par un souci sincère de la vérité mais par des calculs politiques.

L'autorité de Jésus est ainsi indirectement affirmée : elle est de même nature que celle de Jean — une autorité « du ciel », c'est-à-dire d'origine divine. Jésus n'a pas besoin de légitimation humaine car sa légitimité vient du Père qui l'a envoyé (cf. 11,27 ; 28,18).

VI La parabole des deux fils : obéissance réelle contre obéissance verbale (v. 28-32)

La parabole des deux fils est unique à Matthieu. Sa structure est simple et son application immédiate : le premier fils dit non et fait oui — il se repent et obéit ; le second dit oui et fait non — ses paroles ne sont pas suivies d'actes. La question — « lequel des deux a fait la volonté du père ? » — est évidente, et la réponse des adversaires de Jésus les condamne eux-mêmes.

L'application est foudroyante : les publicains et les prostituées — catégories de pécheurs publics notoires — ont d'abord dit non à Dieu par leur vie, mais ont cru en Jean-Baptiste et se sont convertis. Les grands prêtres et les anciens ont dit oui à Dieu par leur observance religieuse, mais ont refusé de croire en Jean et donc en Jésus. L'obéissance réelle vaut infiniment plus que l'obéissance verbale. Et la conversion, même tardive, ouvre le Royaume à ceux qui semblaient les plus éloignés.

La mention de Jean-Baptiste — « Jean est venu à vous dans la voie de la justice » (en hodô dikaiosynês) — est significative : Jean incarne la justice que Matthieu place au cœur de sa théologie (cf. 3,15 ; 5,6.10.20 ; 6,33). Refuser Jean, c'est refuser la justice de Dieu elle-même.

VII La parabole des vignerons homicides : le fils rejeté et la pierre angulaire (v. 33-46)

La vigne d'Israël et son histoire

La parabole des vignerons homicides (cf. Mc 12,1-12 ; Lc 20,9-19) est la plus allégorique de toutes les paraboles de Matthieu. Son arrière-plan scripturaire est le chant de la vigne d'Isaïe (Is 5,1-7), dont Matthieu reprend délibérément plusieurs éléments : la clôture, le pressoir, la tour, la vigne louée. Dans Is 5, la vigne est Israël et son propriétaire est YHWH ; les raisins sauvages que produit la vigne au lieu des raisins attendus symbolisent l'injustice et l'oppression à la place du droit et de la justice. Matthieu réinterprète cette image en l'appliquant à l'histoire des relations entre Dieu, ses prophètes (les serviteurs) et les chefs d'Israël (les vignerons).

L'envoi des serviteurs et du fils

La série des envois — serviteurs maltraités, puis d'autres encore, puis le fils — est une relecture typologique de l'histoire prophétique d'Israël. Les serviteurs sont les prophètes, régulièrement persécutés et tués par les chefs du peuple (cf. 23,37 : « Jérusalem qui tues les prophètes » ; Ne 9,26 ; 2 Ch 36,15-16). L'envoi du fils est le moment décisif de l'histoire : Dieu envoie son propre Fils, pensant qu'ils le respecteront. Mais les vignerons, reconnaissant l'héritier, décident de le tuer pour s'emparer de son héritage. La logique criminelle est celle de l'usurpation : tuer le Fils pour prendre la place du Père.

La décision de « jeter le fils hors de la vigne » avant de le tuer (v. 39) est une allusion transparente à la crucifixion hors de Jérusalem (He 13,12 : « Jésus a souffert hors de la porte »). Les adversaires de Jésus, en écoutant la parabole, prononcent eux-mêmes leur propre condamnation : « il fera périr misérablement ces misérables » (v. 41).

La pierre angulaire : Ps 118,22-23

La citation du Ps 118,22-23 — « la pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs, c'est elle qui est devenue la tête d'angle » — est une affirmation christologique fondamentale que l'on retrouve dans tout le Nouveau Testament (Ac 4,11 ; Rm 9,33 ; 1 P 2,6-8 ; Ep 2,20). La tête d'angle (kephale gônias) désigne soit la pierre de fondation soit la clef de voûte d'un édifice — dans les deux cas, la pierre la plus indispensable. Le Fils rejeté par les chefs d'Israël est constitué par Dieu lui-même le fondement de la nouvelle construction — l'Église. Ce que les hommes ont éliminé, Dieu en fait le centre de son édifice : c'est la logique pascale par excellence.

Le Royaume donné à un autre peuple

L'annonce du v. 43 — « le Royaume de Dieu vous sera enlevé et sera donné à un peuple qui en produira les fruits » — est l'un des versets les plus chargés de l'évangile sur le plan de la théologie de l'élection et des relations entre Israël et les nations. Plusieurs points méritent attention. D'abord, c'est l'élite religieuse qui est visée — grands prêtres, scribes, Pharisiens — non le peuple d'Israël dans son ensemble. Ensuite, le « peuple » (ethnos) qui recevra le Royaume n'est pas nécessairement les Gentils : il peut désigner la nouvelle communauté des disciples de Jésus, composée de Juifs et de non-Juifs, qui portera les fruits du Royaume. Enfin, l'annonce s'inscrit dans une logique prophétique — celle d'Is 5 et de Jr — qui vise à provoquer la conversion, non à sceller une condamnation définitive.

Mt 21,43 et la théologie de la substitution — mises en garde

Le v. 43 a été historiquement interprété comme une théologie de la substitution : l'Église remplace Israël dans les faveurs divines. Cette lecture a alimenté des siècles d'antijudaïsme chrétien et a été explicitement rejetée par le Concile Vatican II (Nostra Aetate, n. 4 : « Dieu ne se repent pas de ses dons et de son appel », citant Rm 11,29) et par les documents de la Commission pontificale pour les relations avec le judaïsme. La théologie catholique contemporaine distingue soigneusement le jugement sur les chefs qui ont rejeté Jésus (réalité historique particulière) et le statut permanent d'Israël comme peuple élu (réalité théologique permanente). Rm 9-11 demeure la référence herméneutique normative : « tout Israël sera sauvé » (Rm 11,26).

VIII Synthèse théologique

Le Messie humble et le Temple purifié

L'entrée à Jérusalem et la purification du Temple forment un diptyque christologique : Jésus entre comme le roi humble de Zacharie et agit immédiatement en prophète qui juge le Temple. Ces deux gestes révèlent la même vérité : le Messie que Dieu envoie ne correspond pas aux attentes de puissance politique, mais il n'est pas non plus passif face aux infidélités religieuses. Sa douceur est celle du prophète qui aime assez son peuple pour lui dire la vérité sur lui-même.

L'obéissance réelle contre la religion de façade

La parabole des deux fils et celle des vignerons homicides convergent vers une même interrogation : qu'est-ce que obéir à Dieu ? La réponse matthéenne est cohérente tout au long de l'évangile : l'obéissance réelle est celle qui passe par la conversion du cœur et qui porte des fruits concrets dans l'existence. La religion de façade — les feuilles du figuier sans les figues, le oui du second fils qui n'y va pas — est jugée avec une sévérité qui reflète l'amour exigeant de Dieu pour son peuple.

La pierre rejetée et l'Église fondée

Le Ps 118,22-23 cité en Mt 21,42 est la formule la plus concentrée de la théologie pascale matthéenne : ce que les hommes rejettent, Dieu en fait le fondement. La Passion-Résurrection de Jésus est le passage de la pierre rejetée à la tête d'angle — le renversement eschatologique que toute l'histoire d'Israël préparait et que l'Église annonce. L'Église elle-même est cet édifice nouveau construit sur la pierre rejetée et ressuscitée.

IX Questions pour l'approfondissement

1. Jésus entre à Jérusalem sur une ânesse, accomplissant Za 9,9. En quoi ce choix de l'humilité contre la conquête militaire révèle-t-il la nature du messianisme de Jésus ? Comment cette image interpelle-t-elle les conceptions triomphalistes de l'Église dans l'histoire ?

2. La purification du Temple cite deux prophètes aux traditions opposées : Isaïe (Temple ouvert à tous) et Jérémie (Temple à détruire). Comment articuler ces deux orientations dans une théologie chrétienne du lieu saint et de la prière ?

3. La parabole des deux fils affirme que les publicains et les prostituées précèdent les chefs religieux dans le Royaume. Que révèle cela sur les critères d'appartenance au Royaume ? En quoi cela interpelle-t-il les institutions ecclésiales ?

4. Le v. 43 — « le Royaume sera donné à un peuple qui produira ses fruits » — a nourri une théologie de la substitution condamnée par Vatican II. Comment lire ce verset aujourd'hui dans une perspective de dialogue judéo-chrétien et dans la lumière de Rm 9-11 ?

5. « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête d'angle » (v. 42). Quelles situations contemporaines — dans l'Église, dans la société, dans la vie personnelle — illustrent cette logique du rejeté devenu fondement ?

X Pour aller plus loin

W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 3, ICC, T&T Clark, 1997, p. 116-218 — commentaire exhaustif du chapitre 21.

E. P. Sanders, Jesus and Judaism, SCM Press, 1985, p. 61-90 — sur la purification du Temple comme geste prophétique eschatologique dans son contexte historique.

N. T. Wright, Jesus and the Victory of God, SPCK, 1996, p. 413-428 — sur l'entrée à Jérusalem et la purification du Temple comme actes messianiques délibérés.

Concile Vatican II, Nostra Aetate, n. 4 (1965) — sur les relations de l'Église avec le judaïsme et le refus de toute théologie de la substitution.

Commission pontificale pour les relations avec le judaïsme, Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, Cerf, 2001 — sur la lecture chrétienne de l'Ancien Testament et le rejet de l'antijudaïsme.