Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique
Chapitre 19
Indissolubilité du mariage · Divorce et clause matthéenne · Célibat pour le Royaume · Les enfants · Le jeune homme riche · Récompense des disciples
Mt 19,1-30 — Le mariage selon la création, la richesse et la radicalité du Royaume
Le chapitre 19 s'ouvre sur la formule conclusive qui clôt le discours ecclésial (« lorsque Jésus eut achevé ces discours », v. 1) et marque le début de la montée vers Jérusalem. La Galilée est quittée ; Jésus s'achemine vers l'affrontement décisif. Ce chapitre rassemble des enseignements qui touchent aux grandes structures de l'existence humaine : le mariage et la famille (v. 1-15), le rapport à la richesse (v. 16-26), et la récompense du discipulat radical (v. 27-30).
La question du mariage et du divorce (v. 3-12) est l'une des plus délicates de l'évangile, tant par la complexité exégétique de la clause matthéenne (v. 9) que par ses enjeux pastoraux considérables dans la vie de l'Église. L'épisode du jeune homme riche (v. 16-22) est l'un des portraits les plus touchants et les plus théologiquement riches de l'évangile : un homme bon, observant, désireux de la vie éternelle, mais incapable du dernier pas. Ces deux grandes péricopes convergent vers une même affirmation : le Royaume requiert une liberté radicale à l'égard des structures les plus fondamentales de l'existence — le foyer conjugal et la sécurité matérielle.
I Texte — Matthieu 19,1-30 (TOB)
Le mariage et le divorce (v. 1-12)
« Lorsque Jésus eut achevé ces discours, il quitta la Galilée et se rendit dans le territoire de Judée, au-delà du Jourdain. De grandes foules le suivirent, et il les guérit là. Des Pharisiens s'approchèrent pour le mettre à l'épreuve et lui dirent : "Est-il permis à un homme de répudier sa femme pour n'importe quelle raison ?" Il répondit : "N'avez-vous pas lu que le Créateur, au commencement, les fit homme et femme et qu'il dit : C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et les deux ne feront qu'une seule chair ? Ainsi ils ne sont plus deux mais une seule chair. Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni." Ils lui dirent : "Pourquoi Moïse a-t-il alors prescrit de donner une attestation de divorce et de répudier ?" Il leur dit : "C'est à cause de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes, mais au commencement il n'en était pas ainsi. Or je vous dis : quiconque répudie sa femme — sauf pour inconduite — et en épouse une autre, commet un adultère." Ses disciples lui dirent : "Si telle est la condition de l'homme envers la femme, il vaut mieux ne pas se marier." Mais il leur dit : "Ce n'est pas tout le monde qui peut recevoir ce que je viens de dire, mais seulement ceux à qui cela a été accordé. En effet, il y a des eunuques qui sont nés ainsi depuis le sein de leur mère, il y en a qui ont été rendus eunuques par les hommes, et il y en a qui se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des cieux. Que celui qui peut recevoir cela le reçoive !" » (Mt 19,1-12)
Jésus bénit les enfants (v. 13-15)
« Alors on lui amena des enfants pour qu'il leur impose les mains et prie ; mais les disciples les rabrouèrent. Jésus dit : "Laissez les enfants et ne les empêchez pas de venir à moi, car c'est à leurs pareils qu'appartient le Royaume des cieux." Il leur imposa les mains, et il s'en alla de là. » (Mt 19,13-15)
Le jeune homme riche (v. 16-22)
« Et voilà qu'un homme s'approcha et lui dit : "Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ?" Il lui dit : "Pourquoi m'interroges-tu sur ce qui est bon ? Il n'y a de bon que Dieu seul. Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements." Il lui dit : "Lesquels ?" Jésus dit : "Ne commets pas de meurtre, ne commets pas d'adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, honore ton père et ta mère, et : tu aimeras ton prochain comme toi-même." Le jeune homme lui dit : "Tout cela, je l'ai observé. Que me manque-t-il encore ?" Jésus lui dit : "Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi." À ces mots, le jeune homme s'en alla tout triste, car il avait de grands biens. » (Mt 19,16-22)
Le chameau et le chas de l'aiguille (v. 23-26)
« Jésus dit alors à ses disciples : "En vérité, je vous le déclare, un riche entrera difficilement dans le Royaume des cieux. Je vous le répète : il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu." À cette parole, les disciples furent extrêmement déconcertés et disaient : "Qui donc peut être sauvé ?" Jésus les regarda et leur dit : "Pour les hommes, c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible." » (Mt 19,23-26)
La récompense des disciples (v. 27-30)
« Alors Pierre prit la parole et lui dit : "Nous, nous avons tout quitté et nous t'avons suivi. Qu'est-ce qu'il y aura donc pour nous ?" Jésus leur dit : "En vérité, je vous le déclare, vous qui m'avez suivi, lors du renouvellement du monde, quand le Fils de l'homme siégera sur son trône glorieux, vous siégerez vous aussi sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël. Et quiconque aura quitté maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou terres à cause de mon nom en recevra le centuple et héritera la vie éternelle. Plusieurs qui sont premiers seront derniers et plusieurs qui sont derniers seront premiers." » (Mt 19,27-30)
II Le mariage selon la création et l'indissolubilité (v. 3-9)
La question des Pharisiens et son contexte rabbinique
La question des Pharisiens — « Est-il permis à un homme de répudier sa femme pour n'importe quelle raison ? » — renvoie à un débat réel entre deux grandes écoles rabbiniques du Ier siècle. L'école de Shammaï admettait le divorce uniquement pour cause d'infidélité ou d'inconduite sexuelle grave (erwat dabar, Dt 24,1). L'école de Hillel, plus libérale, admettait le divorce pour n'importe quelle raison déplaisante, y compris des motifs aussi futiles qu'un repas raté. La question posée à Jésus est ainsi délibérément provocatrice : elle l'invite à se situer dans ce débat intra-juif.
La réponse de Jésus contourne entièrement ce cadre en remontant non pas à Moïse mais à la création. Il cite successivement Gn 1,27 (« il les fit homme et femme ») et Gn 2,24 (« les deux ne feront qu'une seule chair ») pour établir que l'union conjugale est une réalité voulue et instituée par le Créateur lui-même. La conclusion — « que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » — est une affirmation de l'indissolubilité fondée non sur un précepte légal mais sur la nature même de l'alliance conjugale telle que Dieu l'a voulue dès l'origine.
Moïse et la dureté du cœur
Face à l'objection sur la permission mosaïque du divorce (Dt 24,1-4), Jésus opère une distinction herméneutique capitale : Moïse a toléré le divorce, il ne l'a pas institué. Cette tolérance est une concession à la « dureté de cœur » (sklêrokardia) d'Israël — incapacité à vivre l'idéal originel de la création en raison du péché. Mais cette concession ne dit pas ce que Dieu veut pour l'homme : elle dit seulement ce qu'il tolère dans les conditions d'un monde blessé par le péché. « Au commencement il n'en était pas ainsi » : la référence à l'origine de la création établit une norme qui précède et excède la Loi mosaïque.
Cette argumentation est d'une grande portée herméneutique : Jésus distingue entre ce que la Loi permet par accommodation à la faiblesse humaine et ce que Dieu veut selon le dessein originel de la création. La Loi mosaïque, dans ce domaine, n'est pas la dernière parole de Dieu mais une parole de patience accordée à une liberté blessée. Jésus vient révéler et restaurer l'intention première du Créateur.
La clause matthéenne : parektos logou porneias
Le v. 9 contient la formule qui a suscité le plus de débats dans toute l'histoire de l'exégèse matthéenne : « quiconque répudie sa femme — sauf pour inconduite (parektos logou porneias) — et en épouse une autre, commet un adultère. » Cette clause, absente de Mc 10,11-12 et Lc 16,18, est propre à Matthieu (elle apparaît aussi en 5,32).
Le terme grec porneia est au cœur du débat. Trois grandes interprétations s'affrontent dans la tradition. (1) La lecture d'exception réelle (majorité des Pères grecs, Érasme, traditions protestantes) : la porneia désigne l'adultère, et Matthieu autorise le remariage après divorce pour cause d'infidélité. (2) La lecture de l'union illégitime (Augustin, exégèse catholique traditionnelle) : la porneia désigne des unions contractées dans des degrés de parenté prohibés par la loi lévitique (cf. Lv 18), fréquentes chez les convertis du paganisme ; la clause permettrait d'annuler ces pseudo-mariages sans toucher à l'indissolubilité des vraies unions. (3) La lecture de séparation sans remariage : la clause autorise la séparation (cessation de la cohabitation) mais non le remariage. La théologie catholique actuelle, s'appuyant sur la cohérence avec Mc et Lc et sur la tradition patristique dominante, maintient l'interprétation (2) ou (3) et fonde sur ce texte, avec 1 Co 7,10-11, l'indissolubilité du mariage sacramentel consommé.
Mariage et indissolubilité dans la tradition catholique
Le Concile de Trente (1563, session XXIV) a défini contre les Réformateurs que le mariage est un sacrement et que le lien conjugal des baptisés est indissoluble. Le Code de Droit Canonique (can. 1141) précise : « Le mariage ratum et consommatum ne peut être dissous par aucune puissance humaine ni par aucune cause, excepté par la mort. » Jean-Paul II a développé une théologie du mariage fondée sur Mt 19,3-9 dans son enseignement sur la Théologie du corps (catéchèses de 1979-1984) : le corps masculin et féminin, dans leur complémentarité et leur union, est le signe visible de l'alliance d'amour entre Dieu et l'humanité. L'indissolubilité n'est pas une loi extérieure imposée à la liberté mais l'expression interne de ce que signifie l'amour conjugal authentique.
III Le célibat pour le Royaume (v. 10-12)
La réaction des disciples
La réaction des disciples — « si telle est la condition de l'homme envers la femme, il vaut mieux ne pas se marier » — est une réponse à l'enseignement sur l'indissolubilité. Si le mariage est indissoluble, il est exigeant au point qu'il vaut peut-être mieux y renoncer. Jésus ne rejette pas cette intuition : il l'approfondit en distinguant ceux qui peuvent recevoir son enseignement sur le mariage et ceux qui sont appelés à une autre forme de vie.
Les trois catégories d'eunuques
Le logion sur les eunuques (v. 12) est unique dans les évangiles et d'une audace remarquable. Jésus distingue trois catégories : les eunuques de naissance (condition congénitale), les eunuques faits par les hommes (castration pratiquée dans les cours royales antiques), et les eunuques qui « se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des cieux ». Cette troisième catégorie désigne le célibat librement choisi pour des raisons eschatologiques — la disponibilité totale pour le Royaume.
Ce logion est le fondement évangélique du célibat consacré dans la tradition catholique. Il ne prescrit pas le célibat à tous — « que celui qui peut recevoir cela le reçoive » — mais il le présente comme un don (« ceux à qui cela a été accordé ») et une vocation propre, non une mutilation ou un renoncement purement négatif. Le célibat pour le Royaume est un signe eschatologique : il anticipe dans l'histoire l'état du Royaume où « on ne prend pas femme ni mari » (22,30), affirmant par sa liberté la surabondance du Royaume sur toutes les réalités terrestres, y compris les plus belles.
IV Jésus bénit les enfants (v. 13-15)
La péricope des enfants bénis (cf. Mc 10,13-16 ; Lc 18,15-17) suit immédiatement l'enseignement sur le mariage et le célibat, créant un lien thématique : famille, enfants, Royaume. Les disciples rabouent ceux qui amènent des enfants à Jésus — attitude qui révèle une conception du Royaume comme espace des adultes accomplis, des personnages importants, non des enfants sans statut. La réaction de Jésus est une indignation (cf. Mc 10,14 : « il s'indigna » — Matthieu adoucit en omettant ce détail) et une affirmation théologique : « c'est à leurs pareils qu'appartient le Royaume des cieux ».
Ce logion répond à la question du chapitre 18 (« qui est le plus grand dans le Royaume ? ») : c'est à ceux qui ressemblent aux enfants — dans leur dépendance, leur confiance, leur absence de prétention — qu'appartient le Royaume. L'imposition des mains de Jésus sur les enfants est un geste de bénédiction et de consécration qui a nourri la pratique du baptême des enfants dans la tradition ecclésiale.
V Le jeune homme riche : la tristesse d'un appel non suivi (v. 16-22)
La question sur la vie éternelle
Le jeune homme s'approche de Jésus avec une question sincère : « que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » La formulation matthéenne — propre à cet évangile — situe la question dans le cadre de la justice (to agathon, ce qui est bon) plutôt que dans celui de l'héritage (Marc et Luc : « hériter la vie éternelle »). La réponse de Jésus est d'abord un renvoi à Dieu seul comme source du bien, puis une référence aux commandements du Décalogue (meurtres, adultère, vol, faux témoignage, honorer les parents) auxquels il ajoute Lv 19,18 (« tu aimeras ton prochain comme toi-même »).
« Que me manque-t-il encore ? »
L'affirmation du jeune homme — « tout cela, je l'ai observé » — est reçue par Jésus sans contestation. L'évangile ne met pas en doute la sincérité de cette observance. Ce qui est en question n'est pas la qualité morale du jeune homme mais la suffisance de cette qualité face à l'appel du Royaume. Sa question spontanée — « que me manque-t-il encore ? » — révèle une insatisfaction intérieure que son observance ne comble pas. C'est précisément là que Jésus le rejoint.
La réponse — « si tu veux être parfait (teleios), va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres… puis viens, suis-moi » — est un appel au discipulat radical. Le mot teleios (parfait, accompli) est matthéen (cf. 5,48 : « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ») et désigne non la perfection morale sans faille mais l'accomplissement, la totalité du don de soi. La séquence est révélatrice : vendre, donner, puis venir et suivre. Le renoncement aux richesses n'est pas une fin en soi mais la condition qui libère pour le suivi personnel de Jésus.
La tristesse du départ
Le départ du jeune homme « tout triste » (lypoumenos) est l'une des scènes les plus émouvantes de l'évangile. Il part non par mépris, non par hostilité, mais parce qu'il « avait de grands biens » et ne peut s'en séparer. La richesse n'est pas ici un péché mais une attache — ce que Jean de la Croix appellerait un attachment — qui empêche la liberté totale que requiert l'appel. Le texte ne dit pas que le jeune homme est perdu : il dit seulement qu'il ne suit pas. La porte reste ouverte, mais le moment de grâce est passé. Cette scène est l'un des récits évangéliques les plus utilisés dans la tradition pour fonder la spiritualité du détachement et de la pauvreté évangélique.
Le jeune homme riche dans la tradition spirituelle
Clément d'Alexandrie a consacré à ce passage un traité entier : Quel riche sera sauvé ? (Quis dives salvetur ?), dans lequel il soutient que Jésus n'exige pas la pauvreté matérielle absolue mais le détachement intérieur des richesses : « ce n'est pas l'extirpation des richesses mais l'extirpation des passions que demande Jésus. » Origène, au contraire, prend l'appel à la lettre comme fondement du renoncement monastique. François d'Assise a vécu cet épisode comme le texte fondateur de sa vocation : entendant Mt 19,21 à la messe, il l'a compris comme un appel personnel et a donné tous ses biens. La tension entre l'interprétation littérale et l'interprétation spirituelle du passage traverse toute la tradition ascétique.
VI Le chameau et le chas de l'aiguille : la richesse et le salut (v. 23-26)
Le commentaire de Jésus sur la difficulté du salut pour les riches (« il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu ») est l'une des formules les plus frappantes de l'évangile. Son hyperbole — le plus grand animal connu des auditeurs passant par le plus petit orifice — est délibérément absurde pour signifier l'impossibilité humaine. La stupéfaction des disciples (« qui donc peut être sauvé ? ») révèle leur présupposé : la richesse était souvent interprétée dans le judaïsme comme un signe de la bénédiction divine. Si les riches ne peuvent être sauvés, qui le peut ?
La réponse de Jésus déplace la question du plan humain au plan divin : « pour les hommes, c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible. » Le salut n'est jamais une performance humaine — ni la vertu morale, ni l'observance, ni même le renoncement aux richesses ne le produisent automatiquement. Il est toujours et d'abord une œuvre de Dieu, une grâce qui peut faire ce que la liberté humaine seule ne peut accomplir. Cette affirmation, qui semble tempérer l'intransigeance du logion précédent, révèle en fait sa profondeur : là où la richesse semble un obstacle absolu, la puissance de Dieu peut opérer le miracle du détachement et de la conversion.
VII La récompense des disciples (v. 27-30)
La question de Pierre et la palingenesia
La question de Pierre — « nous avons tout quitté… qu'est-ce qu'il y aura donc pour nous ? » — est d'une franchise désarmante. Elle ne choque pas Jésus : il y répond avec précision. La récompense est décrite en deux temps. La récompense eschatologique : lors de la palingenesia (v. 28 — terme unique dans les évangiles, traduit par « renouvellement du monde » ; il désigne la régénération ou restauration universelle), les Douze siègeront sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël. Ce partage de l'autorité judiciaire du Fils de l'homme est une affirmation de la dignité eschatologique des apôtres.
La récompense dans ce monde et dans le monde à venir (formulation de Marc, sous-entendue chez Matthieu) : quiconque a quitté maisons, famille ou terres pour Jésus en recevra le centuple et héritera la vie éternelle. Le centuple n'est pas une promesse de richesse matérielle mais la surabondance des liens fraternels dans la communauté des disciples — la nouvelle famille formée par la foi dépasse et transfigure la famille charnelle quittée.
Le renversement des premiers et des derniers
Le logion final — « plusieurs qui sont premiers seront derniers et plusieurs qui sont derniers seront premiers » — est une sentence de sagesse paradoxale qui encadre la parabole des ouvriers de la vigne (20,1-16, qui se clôt par la même sentence en ordre inversé). Il signifie que les critères du Royaume ne coïncident pas avec les critères humains de priorité et de mérite. Ceux qui ont tout quitté peuvent encore être tentés de calculer leur récompense (comme le suggère la question de Pierre) ; le Royaume déjoue ces calculs par sa logique de grâce, non de mérite.
VIII Synthèse théologique
Le mariage comme vocation et comme signe
En remontant à la création pour fonder l'indissolubilité du mariage, Jésus révèle que l'union conjugale est plus qu'un contrat social ou une institution religieuse : elle est un signe inscrit dans la création par le Créateur lui-même, le signe visible de l'alliance entre Dieu et l'humanité. La dureté de cœur qui a rendu nécessaire la concession mosaïque est précisément ce à quoi le Royaume veut remédier : Jésus ne supprime pas la loi du mariage, il la restaure dans sa profondeur créationnelle en offrant la grâce de vivre ce que la liberté blessée ne peut accomplir seule.
Deux vocations, un seul Royaume
Le mariage et le célibat consacré sont présentés dans ce chapitre comme deux vocations complémentaires qui expriment chacune à sa manière la réalité du Royaume. Le mariage indissoluble signifie la fidélité de Dieu à son alliance et la beauté de l'amour humain transformé par la grâce. Le célibat pour le Royaume signifie la surabondance eschatologique qui relativise toutes les réalités terrestres. L'une sans l'autre serait incomplète : ensemble, elles témoignent de la totalité du mystère du Royaume.
La richesse et la grâce : l'impossible rendu possible
L'épisode du jeune homme riche et le logion sur le chameau révèlent une anthropologie évangélique fondamentale : la richesse matérielle n'est pas un péché en soi, mais elle constitue une attache qui peut rendre le cœur incapable de la liberté totale que requiert le suivi du Christ. Le salut ne s'achète ni par la vertu ni par le renoncement : il est toujours une grâce, un impossible rendu possible par la puissance de Dieu. Cette affirmation ouvre un espace d'espérance pour tous, y compris pour ceux qui, comme le jeune homme, s'en sont allés tristes.
IX Questions pour l'approfondissement
1. Jésus fonde l'indissolubilité du mariage non sur la loi mosaïque mais sur l'ordre de la création. Que signifie cette référence à « l'origine » pour la compréhension du mariage ? En quoi le mariage est-il une réalité anthropologique avant d'être une institution religieuse ?
2. La clause matthéenne (porneia) a divisé les interprètes depuis l'Antiquité. Comment comprendre la position de l'Église catholique qui maintient l'indissolubilité tout en prévoyant des procédures de nullité matrimoniale ? En quoi la distinction entre nullité et divorce est-elle théologiquement fondamentale ?
3. Le célibat pour le Royaume est présenté comme un don accordé à certains, non comme une obligation universelle. Comment comprendre la valeur propre du célibat consacré dans une culture qui tend à réduire l'épanouissement humain à la réalisation affective et sexuelle ?
4. Le jeune homme riche s'en va triste, mais Jésus ne court pas après lui. Que révèle ce silence de Jésus sur le respect de la liberté humaine dans la logique de l'appel ? En quoi cet épisode éclaire-t-il la pastorale des vocations ?
5. « Pour Dieu tout est possible » (v. 26). Comment cette affirmation transforme-t-elle la compréhension du salut ? En quoi empêche-t-elle tout découragement face aux exigences évangéliques, y compris l'indissolubilité et le renoncement aux richesses ?
X Pour aller plus loin
W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 3, ICC, T&T Clark, 1997, p. 1-88 — commentaire exhaustif des péricopes du chapitre 19.
Jean-Paul II, Théologie du corps (catéchèses 1979-1984), éd. fr. : L'amour humain dans le plan divin, Cerf, 2011 — développement systématique de Mt 19,3-12 comme fondement d'une anthropologie nuptiale.
Clément d'Alexandrie, Quel riche sera sauvé ? (Quis dives salvetur ?), SC 537, Cerf, 2011 — le premier grand commentaire patristique de Mt 19,16-22.
Joseph Ratzinger / Benoît XVI, Jésus de Nazareth, vol. 1, Flammarion, 2007, p. 111-175 — sur le Sermon sur la montagne et l'accomplissement de la Torah, éclairant pour la compréhension de Mt 19.
Raniero Cantalamessa, La virginité, Médiaspaul, 1991 — sur le célibat pour le Royaume et son fondement en Mt 19,12 dans la tradition spirituelle.
