Formation théologique

Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique

Chapitre 18

Le plus grand dans le Royaume · Le scandale · La brebis perdue · Correction fraternelle · Le pardon · Le débiteur impitoyable

Mt 18,1-35 — Le quatrième grand discours : la vie de la communauté selon le Royaume

Le chapitre 18 constitue le quatrième des cinq grands discours de Matthieu — appelé traditionnellement le discours ecclésial ou le discours communautaire. C'est le seul discours entièrement centré sur la vie intérieure de la communauté des disciples : comment vivre ensemble selon la logique du Royaume ? Qui est le plus grand ? Comment traiter ceux qui trébuchent, ceux qui pèchent, ceux qui s'éloignent ? Quelle est la mesure du pardon ?

Le chapitre répond à ces questions par une série de logia et de paraboles qui dessinent une ecclésiologie de la miséricorde. L'enfant placé au milieu (v. 1-5), la mise en garde contre le scandale (v. 6-9), la parabole de la brebis perdue (v. 10-14), la procédure de correction fraternelle (v. 15-20), et la parabole du débiteur impitoyable (v. 21-35) forment un ensemble cohérent autour d'une conviction centrale : la communauté des disciples doit être le lieu où la miséricorde de Dieu pour les petits, les égarés et les pécheurs trouve son expression visible dans les relations humaines.

I Texte — Matthieu 18,1-35 (TOB)

Le plus grand dans le Royaume (v. 1-5)

« En ce moment-là, les disciples s'approchèrent de Jésus pour lui dire : "Qui donc est le plus grand dans le Royaume des cieux ?" Alors il appela un enfant, le plaça au milieu d'eux et dit : "En vérité, je vous le déclare, si vous ne vous convertissez pas et si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. Donc, celui qui se fera petit comme cet enfant, c'est celui-là qui est le plus grand dans le Royaume des cieux. Et celui qui accueillera un enfant comme celui-ci en mon nom m'accueille, moi. » (Mt 18,1-5)

Le scandale (v. 6-9)

« Mais celui qui sera un scandale pour un seul de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui suspende au cou une meule de moulin et qu'on le noie au fond de la mer. Malheur au monde à cause des scandales ! Il est inévitable que des scandales arrivent, mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive ! Si ta main ou ton pied est pour toi une occasion de péché, coupe-les et jette-les loin de toi : mieux vaut pour toi entrer dans la vie mutilé ou boiteux que d'être jeté, avec tes deux mains et tes deux pieds, dans le feu éternel. Et si ton œil est pour toi une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de toi : mieux vaut pour toi entrer dans la vie avec un seul œil que d'être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne de feu. » (Mt 18,6-9)

La brebis perdue (v. 10-14)

« Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits, car je vous dis que leurs anges dans les cieux voient continuellement la face de mon Père qui est dans les cieux. Qu'en pensez-vous ? Si un homme a cent brebis et que l'une d'elles s'égare, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf sur les montagnes pour aller chercher celle qui s'est égarée ? Et s'il arrive à la retrouver, en vérité je vous le déclare, il se réjouit davantage à cause d'elle que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. Ainsi, votre Père qui est dans les cieux ne veut pas qu'un seul de ces petits se perde. » (Mt 18,10-14)

La correction fraternelle et le pouvoir de lier et délier (v. 15-20)

« Si ton frère a péché, va et reprends-le entre toi et lui seul. S'il t'écoute, tu as gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes, afin que toute affaire soit réglée sur la déposition de deux ou trois témoins. S'il refuse de les écouter, dis-le à l'Église. S'il refuse aussi d'écouter l'Église, qu'il soit pour toi comme le païen et le collecteur d'impôts. En vérité, je vous le déclare, tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel. En vérité, je vous le déclare encore, si deux d'entre vous sur la terre se mettent d'accord pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est dans les cieux. Car là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. » (Mt 18,15-20)

Le pardon sans limite et le débiteur impitoyable (v. 21-35)

« Alors Pierre s'approcha et lui dit : "Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Jusqu'à sept fois ?" Jésus lui dit : "Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix-sept fois. C'est pourquoi le Royaume des cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. Quand il eut commencé, on lui amena un homme qui lui devait dix mille talents. Comme il n'avait pas de quoi rembourser, son maître ordonna qu'on le vende, lui, sa femme et ses enfants, et tout ce qu'il avait, en remboursement de sa dette. Alors le serviteur tomba, se prosterna devant lui et dit : 'Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.' Ému de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette. Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent deniers. Il l'empoigna et le serra à la gorge, en disant : 'Rembourse ce que tu dois.' Son compagnon tomba à ses pieds et le supplia : 'Prends patience envers moi, et je te rembourserai.' Mais l'autre refusa et le fit jeter en prison jusqu'à ce qu'il eût remboursé sa dette. Ses compagnons, voyant ce qui s'était passé, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s'était passé. Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : 'Mauvais serviteur, je t'avais remis toute ta dette parce que tu m'en avais supplié. Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme j'ai eu pitié de toi ?' Et, dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu'à ce qu'il eût remboursé tout ce qu'il devait. C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur." » (Mt 18,21-35)

II Le plus grand dans le Royaume : la conversion à l'enfance (v. 1-5)

La question ambigu des disciples

La question des disciples — « Qui est le plus grand dans le Royaume des cieux ? » — trahit une conception du Royaume encore marquée par les catégories mondaines du prestige et de la hiérarchie. Ils pensent au Royaume comme à une cour royale où les places sont distribuées selon le mérite et le rang. La réponse de Jésus est un renversement radical de cette conception.

Le geste de Jésus est précis et éloquent : il « appela un enfant » et le « plaça au milieu d'eux ». L'enfant n'est pas un symbole abstrait de l'innocence ou de la pureté — cette idéalisation romantique de l'enfance est anachronique. Dans la culture du Ier siècle, l'enfant est celui qui n'a pas encore de statut social, pas de droits, pas de voix dans les affaires publiques. Il est la figure de la dépendance totale et de la non-valeur sociale. Placer un enfant au milieu des disciples comme réponse à la question du plus grand est un acte subversif.

La conversion à l'enfance spirituelle

La condition d'entrée dans le Royaume est une conversion (straphête, v. 3 — litt. « vous retournerez ») et une transformation : devenir comme des enfants. Cette enfance spirituelle ne désigne pas la naïveté ou l'immaturité, mais la disposition fondamentale de celui qui reçoit tout comme un don, qui n'a rien à faire valoir, qui dépend entièrement de Dieu. C'est la disposition des nêpioi du chapitre 11,25, à qui le Père révèle ce qu'il cache aux sages et aux intelligents.

Celui qui « se fera petit » (tapeinôsei heauton) comme l'enfant est le plus grand dans le Royaume — non par une rhétorique du paradoxe, mais par une logique profonde : le Royaume est le règne de la grâce, non du mérite. Le plus grand y est celui qui a le plus pleinement renoncé à toute prétention à la grandeur et s'est ouvert à la plénitude de la grâce divine.

Le v. 5 étend la logique : accueillir un enfant au nom de Jésus, c'est accueillir Jésus lui-même. L'identification du Christ aux petits et aux sans-voix est l'un des thèmes les plus constants de Matthieu (cf. 10,42 ; 25,40.45) et fonde une éthique de l'accueil de l'autre dans sa vulnérabilité.

III Le scandale : la gravité de faire trébucher les petits (v. 6-9)

La meule de moulin et la gravité du scandale

La mise en garde contre le scandale (skandalon) des petits est parmi les plus solennelles de l'évangile. Celui qui fait trébucher « un seul de ces petits qui croient en moi » — expression qui inclut tout croyant fragile ou débutant dans la foi, et pas seulement les enfants — encourt une punition dont Jésus dit qu'il « vaudrait mieux » y substituer la noyade avec une meule au cou. L'hyperbole est délibérée : elle signifie que le scandale des petits est une faute d'une gravité absolue, qui engage la responsabilité devant Dieu de manière irrémédiable.

La formule du v. 7 — « il est inévitable que des scandales arrivent, mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive » — articule deux affirmations en tension : la réalité inévitable du scandale dans l'histoire humaine (réalisme anthropologique) et la pleine responsabilité personnelle de celui qui en est l'instrument (responsabilité morale). L'inévitabilité ne supprime pas la culpabilité.

Les images radicales de la main, du pied et de l'œil

Les images de la main coupée, du pied tranché et de l'œil arraché (v. 8-9, déjà rencontrées en 5,29-30) sont des hyperboles de l'exigence morale, non des instructions littérales. Elles signifient que face à une occasion de péché grave — quelle que soit sa forme — la décision radicale de rupture est préférable à la mutilation spirituelle que représente le péché lui-même. La « vie » (zôê) à laquelle on accède même mutilé vaut infiniment plus que l'entrée dans « le feu éternel » ou la « géhenne de feu » avec tous ses membres. L'éthique matthéenne est une éthique eschatologique : les choix présents engagent l'avenir définitif.

IV La brebis perdue : la miséricorde de Dieu pour les petits (v. 10-14)

Les anges des petits et la face du Père

Le v. 10 ouvre la péricope par une affirmation sur les « anges » des petits qui voient « continuellement la face du Père ». Cette formulation — unique dans les évangiles — évoque la figure des anges gardiens ou intercesseurs, présents dans le judaïsme du Second Temple (cf. Tb 12,15 ; 1 Hén 40,9). Mais la portée théologique dépasse la simple angélologie : si les anges des petits se tiennent en permanence devant Dieu, c'est que ces petits ont une valeur absolue aux yeux du Père. Mépriser un petit, c'est mépriser quelqu'un dont Dieu lui-même se préoccupe sans cesse.

La parabole de la brebis perdue : version matthéenne

La parabole de la brebis perdue est connue en deux versions : celle de Matthieu (18,12-14) et celle de Luc (15,4-7). Les deux évangélistes l'utilisent dans des contextes différents avec des accents distincts. Chez Luc, la parabole répond à la critique des Pharisiens qui voient Jésus manger avec les pécheurs : elle illustre la joie de Dieu pour un pécheur qui se convertit. Chez Matthieu, elle s'adresse à la communauté et concerne le membre qui s'égare : elle fonde l'obligation de la correction fraternelle et de la recherche active de celui qui se perd.

L'accent matthéen tombe sur la volonté du Père — « votre Père qui est dans les cieux ne veut pas qu'un seul de ces petits se perde » (v. 14) — plutôt que sur la joie du berger (Luc). C'est une affirmation théologique forte sur la volonté salvifique universelle de Dieu : Dieu ne désire la perte d'aucun de ses enfants. Cette volonté divine fonde et exige la démarche de la communauté vers le membre égaré : si Dieu ne veut pas qu'il se perde, comment la communauté pourrait-elle se désintéresser de lui ?

La brebis perdue et la volonté salvifique universelle

Le v. 14 — « votre Père qui est dans les cieux ne veut pas qu'un seul de ces petits se perde » — est l'un des textes fondateurs de la doctrine de la volonté salvifique universelle de Dieu. Il résonne avec 1 Tm 2,4 (« Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ») et 2 P 3,9 (« le Seigneur ne tarde pas à tenir sa promesse… il use de patience envers vous, ne voulant pas qu'aucun périsse »). La théologie catholique a constamment affirmé, contre toute forme de prédestination stricte à la damnation, que Dieu désire sincèrement le salut de tout homme. Cette volonté universelle s'accomplit dans l'effort de la communauté pour récupérer ceux qui s'égarent.

V La correction fraternelle et le pouvoir de lier et délier (v. 15-20)

Une procédure en trois temps

Le texte sur la correction fraternelle (v. 15-17) est un texte de droit communautaire, analogue aux règles disciplinaires de la communauté de Qumrân (Règle de la Communauté, V,25-VI,1) et aux procédures rabbiniques. Il prescrit une démarche en trois temps progressifs : (1) la correction en privé, entre le frère offensé et le frère pécheur, qui respecte la dignité de ce dernier et lui offre la possibilité de se corriger sans perdre la face ; (2) la confrontation avec deux ou trois témoins (citation de Dt 19,15, règle de procédure légale) si la première démarche échoue ; (3) le recours à l'Église (ekklêsia) tout entière comme instance judiciaire ultime.

La sanction finale — « qu'il soit pour toi comme le païen et le collecteur d'impôts » (v. 17) — est l'exclusion de la communauté, analogue à la niddui juive (mise à l'écart). Mais le paradoxe matthéen est immédiat : Jésus lui-même mange avec les collecteurs d'impôts (9,10-13) et accueille les pécheurs. L'exclu n'est pas maudit ; il est traité comme quelqu'un qui n'appartient plus à la communauté mais qui reste potentiellement destinataire de la mission et de la miséricorde.

Le pouvoir de lier et délier étendu à la communauté

Le v. 18 étend à la communauté entière le pouvoir de lier et de délier accordé à Pierre seul en 16,19. Cette extension est fondamentale pour l'ecclésiologie matthéenne : l'autorité disciplinaire n'est pas le monopole d'un seul, mais appartient à l'Église rassemblée. La formule « tout ce que vous aurez lié… sera lié dans le ciel » affirme que les décisions disciplinaires de la communauté, prises dans l'Esprit, ont une portée eschatologique.

La promesse des v. 19-20 est la plus accessible et la plus universellement connue du chapitre : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. » Cette présence du Christ au milieu des siens rassemblés fonde toute la liturgie et la prière communautaire chrétienne. Le nombre deux ou trois n'est pas un minimum formel mais une affirmation que même la plus petite assemblée de disciples est le lieu de la présence réelle du Ressuscité. L'Église n'a pas besoin d'une foule pour être Église : là où deux ou trois sont rassemblés en son nom, la promesse est tenue.

VI Le pardon sans limite et la parabole du débiteur impitoyable (v. 21-35)

La question de Pierre et la réponse de Jésus

La question de Pierre — « jusqu'à sept fois ? » — est généreuse selon les standards rabbiniques qui prescrivaient généralement de pardonner trois fois. En proposant sept fois, Pierre double le chiffre symbolique de la perfection et croit offrir un maximum de miséricorde. La réponse de Jésus — « jusqu'à soixante-dix-sept fois » (hebdomêkontakis hepta) — est un décompte délibérément impossible à tenir : il renvoie au chant de Lamek en Gn 4,24 (« Caïn sera vengé sept fois, Lamek, soixante-dix-sept fois ») et le retourne : là où Lamek chantait une vengeance sans limite, Jésus proclame un pardon sans limite. Le pardon chrétien ne se compte pas ; il sort de la logique de la comptabilité.

La parabole : la disproportion des dettes

La parabole du débiteur impitoyable est une des plus élaborées de Matthieu, propre à cet évangile. Elle repose sur une disproportion vertigineuse entre les deux dettes. Dix mille talents (v. 24) — le chiffre le plus élevé de la numération grecque (myrias, dix mille) multiplié par l'unité monétaire la plus lourde (talanton) — représente une somme astronomiquement irremboursable, équivalente à plusieurs fois le revenu annuel de toute la Judée. Cent deniers (v. 28) représentent environ cent jours de salaire d'un ouvrier agricole — une somme réelle et significative, mais infiniment inférieure. La disproportion entre les deux dettes — plusieurs millions contre quelques centaines — est le cœur théologique de la parabole.

La logique est implacable : celui à qui une dette astronomique a été remise refuse de remettre une dette infiniment moindre. Ce comportement est qualifié de ponêre — mauvais, méchant — par le maître (v. 32), et la punition finale est aussi sévère que le comportement était incohérent. La parabole affirme ainsi que le pardon humain n'est pas une générosité optionnelle mais la conséquence logique et nécessaire du pardon reçu de Dieu. Qui a compris ce que Dieu lui a remis ne peut pas refuser de remettre à son frère.

Du fond du cœur : la condition du pardon authentique

La conclusion (v. 35) — « si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur » (apo tôn kardiôn hymôn) — est propre à Matthieu et fondamentale. Elle distingue le pardon formel, prononcé par les lèvres ou imposé par la pression sociale, du pardon authentique qui vient du cœur. Ce dernier seul est le pardon évangélique. Il ne s'agit pas d'une performance morale mais d'une transformation intérieure : seul celui dont le cœur a été touché par la miséricorde de Dieu peut pardonner du fond du cœur. La prière du Notre Père (6,12 : « pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons ») trouve ici sa parabole explicative.

La parabole et le Notre Père : la réciprocité du pardon

La parabole du débiteur impitoyable est le commentaire narratif le plus développé de la cinquième demande du Notre Père : « pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » (6,12). Matthieu est le seul évangéliste à suivre immédiatement le Notre Père d'un commentaire sur ce verset (6,14-15 : « si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi »). La parabole du chapitre 18 approfondit cette réciprocité en montrant sa fondation : ce n'est pas le pardon humain qui mérite le pardon divin, mais le pardon divin reçu qui rend possible et exige le pardon humain. La séquence est : Dieu pardonne en premier — l'homme reçoit ce pardon — l'homme doit à son tour pardonner, non par justice contractuelle mais par cohérence avec ce qu'il a reçu.

VII Synthèse théologique

L'Église comme communauté de la miséricorde

Le chapitre 18 dessine une ecclésiologie de la miséricorde. L'Église n'est pas d'abord une institution hiérarchique, une société doctrinale ou un espace cultuel : elle est la communauté où la miséricorde de Dieu pour les petits, les égarés et les pécheurs trouve son expression concrète dans les relations entre les membres. Accueillir les enfants, ne pas scandaliser les petits, chercher la brebis perdue, corriger fraternellement, pardonner sans compter : ces impératifs dessinent le visage de l'Église telle que Jésus la veut.

La grandeur renversée

La réponse de Jésus à la question du plus grand opère un renversement qui structure toute l'éthique du Royaume. La grandeur n'est pas la puissance, le savoir ou le prestige, mais la disposition de l'enfant qui reçoit tout comme un don et ne prétend à rien. Cette conversion à l'enfance spirituelle est la condition d'entrée dans le Royaume — non une vertu parmi d'autres, mais la disposition fondamentale sans laquelle aucune autre vertu évangélique n'est possible.

Le pardon comme participation à la vie divine

La parabole du débiteur impitoyable révèle que le pardon chrétien n'est pas une performance morale mais une participation à la vie de Dieu lui-même. Dieu est miséricordieux par nature ; le croyant est appelé à l'être par grâce et par imitation. Le refus de pardonner est le signe que le pardon de Dieu n'a pas été vraiment reçu — ou du moins qu'il n'a pas encore transformé le cœur. La condition finale — « du fond du cœur » — situe le pardon là où il doit naître : dans la profondeur de la liberté humaine touchée par l'amour de Dieu.

VIII Questions pour l'approfondissement

1. Jésus place un enfant au milieu des disciples comme réponse à la question du plus grand. L'enfant représente dans ce contexte la dépendance et la non-valeur sociale. En quoi cette réponse renverse-t-elle radicalement toute conception mondaine de la grandeur ? Quelles implications cela a-t-il pour la structure de l'autorité dans l'Église ?

2. La procédure de correction fraternelle prévoit trois étapes avant l'exclusion. En quoi cette démarche progressive respecte-t-elle la dignité de la personne péchante ? Comment articuler cette procédure avec l'exigence évangélique de miséricorde illimitée ?

3. « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux » (v. 20). Que signifie être rassemblés au nom de Jésus ? En quoi cette promesse fonde-t-elle la compréhension catholique de la prière liturgique et de l'Eucharistie comme présence réelle du Christ ?

4. La disproportion entre les deux dettes (dix mille talents / cent deniers) est la clé de la parabole. Quelle image de notre rapport à Dieu cette disproportion donne-t-elle ? En quoi transforme-t-elle la manière de concevoir nos conflits et nos griefs envers les autres ?

5. Jésus exige le pardon « du fond du cœur », non simplement formel. Comment comprendre ce pardon intérieur quand la blessure est profonde et la réconciliation impossible ? Quel accompagnement spirituel ce texte suggère-t-il pour les victimes de blessures graves ?

IX Pour aller plus loin

W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 2, ICC, T&T Clark, 1991, p. 750-807 — commentaire exhaustif du discours ecclésial.

Gerhard Lohfink, Jésus et l'Église, Cerf, 2014 — sur la communauté des disciples comme lieu de la miséricorde et de la fraternité évangélique.

Ulrich Luz, Matthew 8-20, Hermeneia, Fortress Press, 2001, p. 420-482 — analyse du discours communautaire et de sa réception dans la tradition ecclésiale.

Johann Baptist Metz, La foi dans l'histoire et la société, Cerf, 1979 — sur la mémoire de la souffrance des petits comme catégorie théologique fondamentale.

Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990, et Le Juste, Esprit, 1995 — pour une réflexion philosophique sur le pardon, la réciprocité et l'identité narrative en lien avec la parabole.