Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique
Chapitre 20
Les ouvriers de la vigne · Troisième annonce de la Passion · Fils de Zébédée · Servir et non dominer · Les deux aveugles de Jéricho
Mt 20,1-34 — La grâce souveraine du Maître, le service comme grandeur et l'ouverture des yeux
Le chapitre 20 est l'un des chapitres les plus riches de la section de la montée vers Jérusalem. Il s'ouvre sur la grande parabole des ouvriers de la vigne (v. 1-16), unique à Matthieu, qui radicalise la logique de la grâce jusqu'à l'absurde apparent : le maître de la vigne paie tous les ouvriers de la même façon, qu'ils aient travaillé toute la journée ou seulement une heure. Vient ensuite la troisième et dernière annonce de la Passion (v. 17-19), la plus détaillée des trois, qui décrit avec une précision saisissante le chemin vers la mort. La demande maladroite des fils de Zébédée et leur mère (v. 20-28) donne à Jésus l'occasion de définir l'autorité selon le Royaume : non pas la domination mais le service, à l'image du Fils de l'homme venu « non pour être servi mais pour servir ». Le chapitre s'achève sur la guérison des deux aveugles de Jéricho (v. 29-34), dernier miracle de la montée, qui ouvre les yeux de deux hommes au moment où Jésus entre dans la ville qui le conduira à la mort.
Ces quatre péricopes convergent vers une même interrogation : qu'est-ce que la grandeur ? La parabole dit que la grandeur n'est pas le mérite accumulé mais la grâce reçue. La troisième annonce dit que la grandeur du Fils de l'homme passe par l'abaissement. L'épisode des fils de Zébédée dit que la grandeur dans l'Église est le service. La guérison des aveugles dit que la grandeur du disciple est de voir.
I Texte — Matthieu 20,1-34 (TOB)
Les ouvriers de la vigne (v. 1-16)
« En effet, le Royaume des cieux est comparable à un maître de maison qui sortit de grand matin pour embaucher des ouvriers pour sa vigne. Il convint avec eux d'un denier pour la journée et les envoya à sa vigne. Sorti vers la troisième heure, il en vit d'autres qui se tenaient sur la place sans rien faire, et il leur dit : "Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste." Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers la sixième heure et vers la neuvième heure et fit de même. Vers la onzième heure, il sortit encore, en trouva d'autres qui se tenaient là, et leur dit : "Pourquoi vous tenez-vous là toute la journée sans rien faire ?" Ils lui dirent : "Parce que personne ne nous a embauchés." Il leur dit : "Allez, vous aussi, à ma vigne." Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : "Appelle les ouvriers et donne-leur leur salaire, en commençant par les derniers jusqu'aux premiers." Ceux de la onzième heure vinrent et reçurent chacun un denier. Les premiers s'attendaient à en recevoir davantage, mais ils reçurent aussi chacun un denier. Tout en le prenant, ils murmuraient contre le maître de maison et disaient : "Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et tu les as traités à l'égal de nous qui avons enduré le fardeau de la journée et la chaleur !" Mais il répondit à l'un d'eux : "Mon ami, je ne te fais pas de tort. N'as-tu pas convenu avec moi d'un denier ? Prends ce qui est à toi et va-t'en. Mais je veux donner à ce dernier autant qu'à toi. Est-ce que je n'ai pas le droit de faire ce que je veux de ce qui m'appartient ? Ou alors ton œil est-il mauvais parce que moi je suis bon ?" Ainsi les derniers seront premiers et les premiers seront derniers. » (Mt 20,1-16)
La troisième annonce de la Passion (v. 17-19)
« Comme Jésus montait à Jérusalem, il prit à part les douze disciples, et en chemin il leur dit : "Voici que nous montons à Jérusalem : le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort et le livreront aux nations pour qu'on se moque de lui, qu'on le flagelle et qu'on le crucifie, et le troisième jour il sera ressuscité." » (Mt 20,17-19)
La demande des fils de Zébédée (v. 20-28)
« Alors s'approcha de lui la mère des fils de Zébédée avec ses fils ; elle se prosternait pour lui faire une demande. Il lui dit : "Que veux-tu ?" Elle lui dit : "Ordonne que mes deux fils que voici siègent, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans ton Royaume." Jésus répondit : "Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que moi je vais boire ?" Ils lui dirent : "Nous le pouvons." Il leur dit : "Ma coupe, vous la boirez ; mais siéger à ma droite et à ma gauche, ce n'est pas à moi de l'accorder : c'est pour ceux à qui cela est préparé par mon Père." Les dix, apprenant cela, s'indignèrent contre les deux frères. Mais Jésus les appela et dit : "Vous savez que les chefs des nations les tyrannisent et que les grands font peser leur autorité sur elles. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. Au contraire, celui qui voudra être grand parmi vous sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous sera votre esclave. C'est ainsi que le Fils de l'homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude." » (Mt 20,20-28)
La guérison des deux aveugles de Jéricho (v. 29-34)
« À leur sortie de Jéricho, une grande foule le suivit. Et voilà que deux aveugles assis au bord du chemin, apprenant que Jésus passait, s'écrièrent : "Seigneur, Fils de David, aie pitié de nous !" La foule les rabrouait pour qu'ils se taisent, mais ils criaient de plus belle : "Seigneur, Fils de David, aie pitié de nous !" Jésus s'arrêta, les appela et dit : "Que voulez-vous que je fasse pour vous ?" Ils lui dirent : "Seigneur, que nos yeux s'ouvrent !" Pris de compassion, Jésus leur toucha les yeux, et aussitôt ils recouvrèrent la vue et le suivirent. » (Mt 20,29-34)
II Les ouvriers de la vigne : la souveraineté de la grâce (v. 1-16)
Structure et économie narrative
La parabole des ouvriers de la vigne est unique à Matthieu et est délibérément placée comme commentaire de la sentence finale du chapitre 19 (« plusieurs qui sont premiers seront derniers », 19,30), qu'elle reprend en ordre inversé à la fin (v. 16 : « les derniers seront premiers et les premiers seront derniers »). Cette inclusion encadre la parabole dans un contexte de renversement eschatologique qui en éclaire la portée.
La structure narrative est symétrique et progressive. Le maître sort cinq fois embaucher des ouvriers : à la première heure (6h), à la troisième (9h), à la sixième (midi), à la neuvième (15h) et à la onzième (17h, une heure avant la fin du travail). Le paiement se fait en ordre inverse : les derniers embauchés sont payés en premier. Ce renversement est narrativement nécessaire : si les premiers avaient été payés en premier, les derniers n'auraient pas su ce qu'ils allaient recevoir et il n'y aurait pas eu de murmure.
Le denier et la justice
Le denier (dênarion) était le salaire quotidien d'un ouvrier agricole — un salaire juste et suffisant pour faire vivre une famille pour une journée. Le maître convient explicitement de ce salaire avec les premiers ouvriers (v. 2). Aux suivants, il promet seulement « ce qui est juste » (ho ean ê dikaion, v. 4) — formule délibérément vague qui laisse ouverte la question du montant. Le maître n'a trompé personne : il a tenu sa parole avec les premiers (un denier convenu) et a été généreux avec les derniers (un denier sans qu'on en eût convenu).
Le murmure (egoggyzon, v. 11 — terme de l'Exode pour désigner les plaintes d'Israël au désert, cf. Ex 15,24 ; 16,2 ; Nb 11,1) des premiers ouvriers révèle leur logique : ils calculaient que s'il donnait un denier à ceux qui ont travaillé une heure, ils recevraient davantage en proportion. Leur attente est celle du mérite : à travail plus long, salaire plus élevé. La réponse du maître démantèle cette logique : il a été juste avec eux (il a tenu sa parole) et bon (agathos, v. 15) avec les autres. La question finale — « ton œil est-il mauvais parce que moi je suis bon ? » — désigne l'envie (ophthalmos ponêros, litt. « œil mauvais », idiome hébreu pour l'avarice et l'envie) comme le péché de ceux qui murmurent contre la générosité divine.
La souveraineté de la grâce
La théologie de la parabole est une méditation sur la souveraineté de la grâce. Le maître de la vigne est libre de faire de ses biens ce qu'il veut : « est-ce que je n'ai pas le droit de faire ce que je veux de ce qui m'appartient ? » (v. 15). La grâce de Dieu n'est pas soumise à la logique du mérite ou de la proportionnalité : elle est souveraine, débordante, scandaleuse pour qui pense en termes de droit et de juste mesure. Les interprètes ont souvent vu dans les différents groupes d'ouvriers des figures des différentes catégories de croyants : ceux qui ont servi Dieu depuis leur jeunesse et ceux qui se convertissent à la dernière heure reçoivent la même vie éternelle.
La parabole et la grâce selon Augustin et Thomas d'Aquin
Augustin (Sermons 87 et 49) interprète le denier comme la vie éternelle, identique pour tous les élus quelle que soit la durée ou l'intensité de leur service : « la vie éternelle est la même pour tous ; les demeures sont différentes. » Il distingue ainsi l'égalité du don (la vie éternelle) et la diversité des degrés de gloire selon les mérites. Thomas d'Aquin (Commentaire sur Matthieu, ch. 20) applique la parabole aux différentes vocations dans l'Église : moines, clercs, laïcs — tous appelés à la même béatitude finale, quelle que soit l'heure à laquelle ils ont répondu à l'appel. L'essentiel de la parabole demeure : la grâce de Dieu précède et déborde tout mérite humain.
III La troisième annonce de la Passion : la précision du chemin (v. 17-19)
La troisième et dernière annonce de la Passion est la plus détaillée des trois (cf. 16,21-23 et 17,22-23). Elle se distingue des précédentes par plusieurs éléments nouveaux. D'abord, elle est faite en chemin et à part aux Douze : l'imminence de Jérusalem rend l'annonce plus urgente et plus personnelle. Ensuite, elle mentionne pour la première fois la livraison aux nations (tois ethnesin) — les Romains — précisant ainsi le scénario politique de la Passion. Elle nomme explicitement les trois étapes de la souffrance : la moquerie, la flagellation, la crucifixion — trois réalités que les lecteurs post-pascals reconnaissent immédiatement comme celles du Vendredi saint.
La précision croissante des trois annonces a une fonction pédagogique et théologique : elle montre que Jésus va à la mort non par accident ou par surprise, mais en pleine conscience et pleine liberté. Il monte à Jérusalem (anabainomen eis Hierosolyma, v. 18) — le verbe de la montée est chargé de symbolisme liturgique (cf. les Psaumes des montées) et eschatologique. Le « il faut » (dei) de 16,21 est ici remplacé par le futur simple du récit : ce qui était annoncé comme nécessité divine est maintenant décrit comme événement imminent. La résurrection au troisième jour est maintenue comme horizon lumineux au terme de la séquence sombre.
IV La demande des fils de Zébédée : autorité et service (v. 20-28)
La demande et son contexte
La demande des fils de Zébédée — « ordonne que mes deux fils siègent, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans ton Royaume » — intervient immédiatement après la troisième annonce de la Passion, créant un contraste saisissant et révélateur. Jésus vient de parler de moquerie, de flagellation et de croix ; Jacques et Jean (par l'intermédiaire de leur mère dans Matthieu, directement dans Marc 10,35) demandent les premières places dans la gloire. Cette incompréhension n'est pas de la mauvaise foi : elle révèle la difficulté profonde à intégrer que le chemin vers la gloire passe par la croix.
Matthieu est le seul à faire intervenir la mère (hê mêtêr tôn huiôn Zébedaiou) dans cette demande, ce qui a été interprété comme une manière d'atténuer la responsabilité des apôtres eux-mêmes. La prosternation (proskunousa) de la mère souligne l'intensité de la demande, qui prend la forme d'une supplication solennelle.
La coupe et le baptême
La réponse de Jésus commence par une question : « Pouvez-vous boire la coupe que moi je vais boire ? » La coupe (potêrion) est dans l'Ancien Testament l'image du destin imposé par Dieu, tantôt bénédiction (Ps 16,5 ; 23,5), tantôt souffrance et jugement (Ps 75,9 ; Is 51,17 ; Jr 25,15-28). Ici, la coupe est celle de la Passion — Jésus emploiera la même image à Gethsémani (« que cette coupe s'éloigne de moi », 26,39). La réponse des deux frères — « nous le pouvons » — est courageuse mais présomptueuse ; Jésus ne la conteste pas mais en précise les conséquences : ils boiront effectivement la coupe (allusion probable au martyre de Jacques, Ac 12,2, et aux souffrances de Jean), mais les premières places appartiennent au Père seul.
Le renversement de l'autorité : servir et non dominer
L'indignation des dix autres apôtres (v. 24) révèle que la demande des fils de Zébédée n'est pas une exception dans le groupe : tous sont tentés par la logique de la prééminence. Jésus convoque tous les Douze pour leur donner l'enseignement fondamental sur l'autorité dans le Royaume. L'opposition est tranchée entre deux modèles : (1) le modèle des nations — les chefs « tyrannisent » (katakyrieousin) et les grands « font peser leur autorité » (katexousiazousin) ; (2) le modèle du Royaume — le grand est « serviteur » (diakonos) et le premier est « esclave » (doulos).
Ce renversement n'est pas une simple inversion sociale mais une transformation ontologique de la conception de l'autorité. L'autorité selon le Royaume n'est pas l'absence de pouvoir : elle est le pouvoir exercé au service des autres plutôt qu'à leur détriment. Le fondement christologique est explicite et décisif : « le Fils de l'homme est venu non pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (v. 28).
La rançon pour la multitude : sotériologie du serviteur
Le v. 28 est l'un des versets sotériologiques les plus denses du premier évangile. L'expression « donner sa vie en rançon » (dounai tên psychên autou lytron) renvoie directement au quatrième chant du Serviteur d'Isaïe (Is 52,13-53,12), et notamment à Is 53,10-12 : « il a livré sa vie en sacrifice d'expiation… il a porté les péchés de la multitude. » Le terme lytron (rançon) désigne dans le monde antique le prix payé pour la libération d'un esclave ou d'un prisonnier de guerre. Appliqué à la mort de Jésus, il affirme que sa vie donnée libère l'humanité d'une captivité — celle du péché et de la mort — dont elle ne peut se racheter elle-même.
L'expression « pour la multitude » (anti pollôn) reprend Is 53,12 (« il a porté les péchés de la multitude ») et désigne non un nombre restreint mais la totalité de l'humanité visée par la mort rédemptrice du Christ. Dans la liturgie eucharistique, cette formule est reprise dans les paroles de la consécration : « versé pour vous et pour la multitude » — rattachant directement l'Eucharistie à la mort rédemptrice annoncée en Mt 20,28.
Diakonos et doulos : service et esclavage dans l'ecclésiologie matthéenne
Les deux termes utilisés par Jésus en v. 26-27 — diakonos (serviteur, ministre) et doulos (esclave) — ont une portée ecclésiologique considérable. Le diakonos a donné naissance au ministère du diacre dans l'Église primitive (Ac 6,1-6 ; Ph 1,1 ; 1 Tm 3,8-13) ; le terme désigne fondamentalement celui qui se met au service des autres. Le doulos est encore plus radical : l'esclave n'a aucun droit propre, il est entièrement à la disposition de son maître. Appliqué à l'autorité dans l'Église, ce vocabulaire définit le ministère ordonné non comme un privilège ou un pouvoir au sens mondain, mais comme un service total au profit de la communauté. Lumen Gentium (n. 18) reprend cette logique en définissant les évêques comme servants et non maîtres du peuple de Dieu.
V La guérison des deux aveugles de Jéricho (v. 29-34)
Jéricho : seuil de la Terre Promise et seuil de la Passion
Jéricho est la dernière étape avant Jérusalem sur le chemin de montée depuis la Transjordanie. C'est la ville de la Terre Promise par excellence — la première conquise par Josué (Jos 6) — et elle est maintenant le seuil de la dernière montée de Jésus vers sa mort. La localisation du miracle n'est pas neutre : c'est aux portes de la ville que deux aveugles reçoivent la vue, au moment même où Jésus entre dans la dernière étape de son chemin vers la croix.
Matthieu est le seul à mentionner deux aveugles (Mc 10,46-52 et Lc 18,35-43 n'en mentionnent qu'un, nommé Bartimée chez Marc). Ce doublet matthéen répond à une habitude rédactionnelle de l'évangéliste (cf. les deux possédés de Gadara en 8,28 contre un seul chez Marc et Luc ; les deux aveugles de 9,27-31). La règle des deux témoins (Dt 19,15) peut jouer un rôle dans cette systématisation.
L'appel et la persévérance de la foi
Le cri des deux aveugles — « Seigneur, Fils de David, aie pitié de nous ! » — est une prière qui associe le titre de Kyrios (Seigneur, titre divin) et de Fils de David (titre messianique). Cette association christologique est significative : les aveugles reconnaissent en Jésus à la fois le Messie d'Israël et le Seigneur divin — confession que Pierre avait énoncée en 16,16. La foule les rabroue pour qu'ils se taisent, mais ils « crient de plus belle » — leur persévérance face à l'obstacle est le signe de la foi authentique (cf. la femme cananéenne, 15,21-28).
La question de Jésus — « que voulez-vous que je fasse pour vous ? » — est la même que celle posée aux fils de Zébédée (v. 21 : « que veux-tu ? »). Le contraste est instructif : les fils de Zébédée ont demandé les premières places dans la gloire ; les aveugles demandent que leurs yeux s'ouvrent. La demande des aveugles est humble et juste ; celle des fils de Zébédée était ambitieuse et mal orientée. La compassion de Jésus répond immédiatement à la demande humble et juste.
La conclusion — « aussitôt ils recouvrèrent la vue et le suivirent » — est une description du discipulat dans sa forme la plus pure : voir et suivre. La vue recouvrée n'est pas une fin en soi ; elle est ordonnée au suivi de Jésus sur le chemin de Jérusalem — c'est-à-dire sur le chemin de la Passion et de la Résurrection. Les anciens aveugles deviennent disciples au moment même où Jésus entre dans la dernière phase de sa vie.
VI Synthèse théologique
La grâce contre la logique du mérite
La parabole des ouvriers de la vigne est la formulation la plus radicale dans Matthieu de la logique évangélique de la grâce contre la logique du mérite. Elle ne supprime pas la justice — le maître respecte sa parole avec les premiers ouvriers — mais elle révèle que Dieu ne se laisse pas enfermer dans la réciprocité contractuelle. Sa bonté (agathosunê) est souveraine et débordante : elle offense ceux qui calculent mais comble ceux qui attendent tout de sa générosité. Cette théologie de la grâce prépare la théologie paulinienne de la justification par la foi et non par les œuvres (Rm 3,24-28 ; Ep 2,8-9), sans l'anticiper exactement : Matthieu ne dissocie pas la grâce et les œuvres mais subordonne les œuvres à la grâce.
Servir comme le Fils de l'homme
La définition matthéenne de l'autorité ecclésiale — le grand est serviteur, le premier est esclave — n'est pas une utopie ou un idéal rhétorique : elle est fondée sur le modèle du Fils de l'homme lui-même, venu « donner sa vie en rançon pour la multitude ». L'autorité dans l'Église est une participation au service rédempteur du Christ : elle n'est légitime que dans la mesure où elle reproduit la logique du don et non celle de la domination. Cette conviction fonde l'ecclésiologie de service qui court de Matthieu jusqu'aux documents du Concile Vatican II.
Voir et suivre : la grâce du discipulat
La guérison des deux aveugles de Jéricho est un symbole du discipulat dans sa genèse et sa dynamique : on suit Jésus parce qu'on a reçu de lui la vue, et cette vue n'est pas une connaissance abstraite mais une perception qui met en mouvement. Les deux anciens aveugles suivent Jésus au moment même où il monte vers la croix : la grâce de voir est inséparable de la grâce de suivre, même sur le chemin difficile.
VII Questions pour l'approfondissement
1. La parabole des ouvriers de la vigne scandalise par son inégalité apparente. En quoi révèle-t-elle que la grâce de Dieu n'est pas injuste mais au-delà de la justice contractuelle ? Comment cela renouvelle-t-il la compréhension du salut ?
2. Le murmure des premiers ouvriers est caractérisé comme envie (œil mauvais). En quoi l'envie est-elle un péché particulièrement grave dans la logique évangélique ? Pourquoi Dieu juge-t-il notre rapport à sa bonté envers les autres ?
3. Jésus définit la grandeur par le service et l'esclavage. Comment cela s'applique-t-il concrètement à l'exercice de l'autorité dans l'Église — épiscopat, presbytérat, diaconat — sans tomber dans un populisme ou un effacement du rôle propre de l'autorité ?
4. « Le Fils de l'homme est venu donner sa vie en rançon pour la multitude » (v. 28). Que signifie le terme rançon appliqué à la mort du Christ ? Comment comprendre cette sotériologie de la substitution sans en déformer le sens ?
5. Les deux aveugles de Jéricho recouvrent la vue et suivent immédiatement Jésus sur le chemin de Jérusalem — c'est-à-dire vers la Passion. Que révèle ce détail sur la nature du discipulat chrétien ? En quoi la vue spirituelle ouvre-t-elle sur le chemin de la croix ?
VIII Pour aller plus loin
W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 3, ICC, T&T Clark, 1997, p. 63-115 — commentaire exhaustif du chapitre 20.
Joachim Jeremias, Les Paraboles de Jésus, Le Puy / Mappus, 1962, p. 33-38 — sur la parabole des ouvriers de la vigne, son sens originel et la logique de la grâce.
Oscar Cullmann, Christologie du Nouveau Testament, Delachaux & Niestlé, 1968, p. 60-74 — sur le titre Fils de l'homme et la sotériologie du serviteur en Mt 20,28.
Concile Vatican II, Lumen Gentium, n. 18 et 27 — sur l'épiscopat comme service et non comme domination, en écho direct à Mt 20,25-28.
Hans Urs von Balthasar, La Dramatique divine, vol. III, Culture et Vérité, 1990 — sur la sotériologie de la rançon et la théologie de la substitution dans la tradition catholique.
