Formation théologique

Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique

Chapitre 23

Avertissements contre les scribes et Pharisiens · Les sept malédictions · Lamentation sur Jérusalem

Mt 23,1-39 — Le réquisitoire prophétique et la lamentation du Fils sur sa ville

Le chapitre 23 est le plus véhément de tout l'évangile de Matthieu. Il constitue le grand réquisitoire de Jésus contre les scribes et les Pharisiens — sept malédictions (ouaï) d'une sévérité croissante, encadrées par un avertissement aux foules et aux disciples (v. 1-12) et conclues par la lamentation sur Jérusalem (v. 37-39). Ce discours est sans équivalent dans les autres évangiles, bien que Luc contienne des éléments analogues dispersés (Lc 11,37-52).

Ce chapitre exige une double vigilance herméneutique. D'un côté, sa portée prophétique est authentique : Jésus dénonce avec une lucidité brûlante les dérives de la religion institutionnelle — l'hypocrisie, le légalisme, le culte de l'apparence, l'orgueil du savoir — dérives qui ne sont pas propres au judaïsme pharisien du Ier siècle mais qui guettent toute institution religieuse, y compris l'Église chrétienne. De l'autre, ce chapitre a été historiquement utilisé pour alimenter l'antijudaïsme chrétien, usage que les documents conciliaires et magistériels récents condamnent explicitement. La critique matthéenne vise des comportements religieux universellement repérables, non un peuple ou une religion en tant que tels.

I Texte — Matthieu 23,1-39 (TOB)

Avertissements aux foules et aux disciples (v. 1-12)

« Alors Jésus parla aux foules et à ses disciples : "Les scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse. Faites et observez tout ce qu'ils vous disent, mais n'agissez pas selon leurs œuvres, car ils disent et ne font pas. Ils lient de pesants fardeaux et les posent sur les épaules des gens, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. Toutes leurs œuvres, ils les font pour être vus des hommes ; ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges ; ils aiment les premiers divans dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues, et les salutations sur les places et être appelés 'Rabbi' par les hommes. Vous, ne vous faites pas appeler 'Rabbi', car vous n'avez qu'un seul maître, et vous êtes tous frères. N'appelez non plus personne sur la terre votre 'père', car vous n'en avez qu'un, le Père céleste. Ne vous faites pas non plus appeler 'directeurs', car vous n'avez qu'un seul directeur, le Christ. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé." » (Mt 23,1-12)

Les sept malédictions (v. 13-36)

« "Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! Vous fermez aux hommes le Royaume des cieux ; vous n'y entrez pas vous-mêmes, et vous n'y laissez pas entrer ceux qui voudraient y entrer. Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! Vous parcourez la mer et la terre pour faire un prosélyte, et quand il l'est devenu, vous en faites un fils de la géhenne deux fois plus que vous. Malheur à vous, guides aveugles ! Vous dites : 'Jurer par le Temple, ça ne compte pas ; mais jurer par l'or du Temple, on est lié.' Insensés et aveugles ! lequel est plus grand, l'or ou le Temple qui sanctifie l'or ? Et encore : 'Jurer par l'autel, ça ne compte pas ; mais jurer par l'offrande qui est sur l'autel, on est lié.' Aveugles ! lequel est plus grand, l'offrande ou l'autel qui sanctifie l'offrande ? Donc, celui qui jure par l'autel jure par lui et par tout ce qui est dessus ; et celui qui jure par le Temple jure par lui et par celui qui l'habite ; et celui qui jure par le ciel jure par le trône de Dieu et par celui qui siège dessus. Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! Vous acquittez la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin, et vous laissez de côté ce qui est le plus important dans la Loi : le droit, la miséricorde et la fidélité. C'est cela qu'il fallait pratiquer, sans négliger le reste. Guides aveugles ! Vous coulez le moucheron et avalez le chameau. Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! Vous purifiez l'extérieur de la coupe et du plat, mais à l'intérieur ils sont pleins de rapine et d'intempérance. Pharisien aveugle ! Purifie d'abord l'intérieur de la coupe, pour que l'extérieur aussi devienne pur. Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! Vous ressemblez à des sépulcres blanchis : au-dehors ils ont belle apparence, mais au-dedans ils sont pleins d'ossements de morts et de toute impureté. Vous de même, au-dehors vous avez l'air juste aux yeux des hommes, mais au-dedans vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité. Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! Vous bâtissez les tombeaux des prophètes et décorez les monuments des justes, et vous dites : 'Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous n'aurions pas été leurs complices pour répandre le sang des prophètes.' Ainsi, vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes. Comblez donc la mesure de vos pères ! Serpents, engeance de vipères ! Comment vous soustraire au jugement de la géhenne ?" » (Mt 23,13-33)

Le sang des prophètes et la lamentation sur Jérusalem (v. 34-39)

« "C'est pourquoi voici que je vous envoie des prophètes, des sages et des scribes. Vous tuerez et crucifierez les uns, vous en flagellerez d'autres dans vos synagogues et les poursuivrez de ville en ville, de sorte que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez tué entre le sanctuaire et l'autel. En vérité, je vous le déclare, tout cela viendra sur cette génération. Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n'avez pas voulu ! Voici que votre maison vous est laissée déserte. Car je vous le déclare, vous ne me verrez plus désormais jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !" » (Mt 23,34-39)

II Les avertissements préliminaires : la chaire de Moïse et les titres honorifiques (v. 1-12)

La chaire de Moïse : autorité reconnue et comportement critiqué

L'ouverture du discours est d'une nuance remarquable : Jésus reconnaît l'autorité magistérielle des scribes et des Pharisiens — « faites et observez tout ce qu'ils vous disent » — tout en dénonçant la contradiction entre leur enseignement et leur vie. La « chaire de Moïse » (kathedra Môyseos) désigne l'autorité d'interprétation de la Torah héritée de Moïse, que les Pharisiens revendiquaient légitimement comme successeurs de la grande tradition scripturaire d'Israël. Jésus ne conteste pas cette autorité en principe : il dénonce son exercice hypocrite.

Le premier grief est fondamental : « ils lient de pesants fardeaux et les posent sur les épaules des gens, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt » (v. 4). Ce grief ne porte pas sur la rigueur des prescriptions en elle-même — Jésus a lui-même affirmé que la justice de ses disciples devait surpasser celle des Pharisiens (5,20) — mais sur l'absence de cohérence entre ce qu'on exige des autres et ce qu'on pratique soi-même. L'autorité religieuse qui n'est pas vécue de l'intérieur par celui qui l'exerce devient une tyrannie.

Les titres : Rabbi, Père, Directeur

L'interdiction des titres honorifiques (Rabbi, Père, Directeur) a suscité de nombreuses discussions dans la tradition exégétique et ecclésiale. Elle ne peut être prise comme une interdiction absolue de tout titre — l'usage du mot Père pour désigner les Pères de l'Église ou le pape est ancien et assumé — mais comme une mise en garde contre la recherche du prestige social à travers les titres religieux. Le motif théologique est précis : un seul est Maître (didaskalos), un seul est Père (patêr), un seul est Directeur (kathêgêtês) — le Christ et le Père céleste. Toute autorité humaine dans l'Église est dérivée et relative ; elle ne peut jamais prétendre à l'absolu que désignent ces titres.

La conclusion des avertissements (v. 11-12) répète la sentence-clé de l'ecclésiologie matthéenne : « le plus grand parmi vous sera votre serviteur » et le double renversement eschatologique : « quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé ». Ce renversement n'est pas une loi psychologique ou sociologique mais une affirmation théologique sur la logique du Royaume qui inverse les hiérarchies humaines.

III Les sept malédictions : anatomie de l'hypocrisie religieuse (v. 13-33)

La structure des malédictions

Les sept ouaï (malheur) suivent une structure répétitive : « Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! », suivi d'une description du comportement condamné. Le terme hypocrite (hypokritês) désigne dans le théâtre grec l'acteur qui joue un rôle — celui qui présente au regard des autres une image de lui-même qui ne correspond pas à sa réalité intérieure. L'hypocrisie religieuse est précisément ce jeu de rôle devant Dieu et devant les hommes : afficher une piété qu'on ne vit pas, revendiquer une autorité qu'on n'exerce pas au service de ceux qu'on prétend guider.

Première et deuxième malédictions : fermer et pervertir le Royaume (v. 13-15)

La première malédiction est la plus fondamentale : « vous fermez aux hommes le Royaume des cieux ». Les guides spirituels qui devraient ouvrir le chemin vers Dieu le bloquent par leur enseignement et leur exemple. C'est le péché de l'autorité religieuse qui se retourne contre sa propre fin. La deuxième malédiction dénonce le zèle missionnaire qui produit des convertis « deux fois plus fils de la géhenne » que leurs maîtres — danger d'un prosélytisme qui transmet les dérives plutôt que l'essentiel.

Troisième malédiction : les serments et la hiérarchie des valeurs (v. 16-22)

La troisième malédiction porte sur une casuistique subtile concernant les serments : jurer par le Temple ne compte pas, mais jurer par l'or du Temple est contraignant ; jurer par l'autel ne compte pas, mais jurer par l'offrande sur l'autel est contraignant. Cette casuistique inverse la hiérarchie théologique : le Temple et l'autel sont grands parce qu'ils consacrent l'or et l'offrande, non l'inverse. En valorisant le secondaire (l'or, l'offrande) au détriment du principal (le Temple, l'autel, et plus profondément Dieu qui les habite), cette casuistique révèle une religion qui a perdu le sens du sacré en le réduisant à des objets matériels.

Quatrième malédiction : la dîme de la menthe et le moucheron avalé (v. 23-24)

La quatrième malédiction est peut-être la plus célèbre par ses images : acquitter la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin — herbes aromatiques au sujet desquelles la loi de la dîme était déjà débattue — tout en négligeant « ce qui est le plus important dans la Loi : le droit, la miséricorde et la fidélité ». La triade reprend la formule classique de la tradition prophétique : Mi 6,8 (« pratiquer la justice, aimer la miséricorde, marcher humblement avec ton Dieu ») et Os 6,6 (« miséricorde je veux, et non pas sacrifice »). L'image conclusive est un chef-d'œuvre d'ironie : filtrer le moucheron (impureté minime) et avaler le chameau (impureté maximale dans la Torah) désigne le scrupule hyperbolique pour l'infime et l'insouciance totale pour l'essentiel.

Cinquième malédiction : la coupe purifiée à l'extérieur (v. 25-26)

La cinquième malédiction reprend le thème de la pureté intérieure développé en 15,1-20. Purifier l'extérieur de la coupe et du plat — c'est-à-dire observer méticuleusement les règles de pureté rituelle — tout en laissant l'intérieur « plein de rapine et d'intempérance » est une contradiction radicale. La prescription de Jésus est d'une logique implacable : « purifie d'abord l'intérieur de la coupe, pour que l'extérieur aussi devienne pur ». La pureté authentique rayonne de l'intérieur vers l'extérieur ; la pureté rituelle extérieure sans conversion intérieure est une illusion qui trompe les hommes mais pas Dieu.

Sixième malédiction : les sépulcres blanchis (v. 27-28)

L'image des sépulcres blanchis est parmi les plus saisissantes de tout l'évangile. En Palestine, les tombeaux étaient régulièrement blanchis à la chaux avant les fêtes de pèlerinage pour que les pèlerins ne les touchent pas accidentellement (le contact d'un mort rendait impur selon la loi mosaïque, Nb 19,16). Un sépulcre blanchi est donc extérieurement éclatant de blancheur — et intérieurement plein d'ossements et de corruption. L'image est d'une précision anthropologique brutale : l'hypocrisie religieuse n'est pas simplement une maladresse morale, c'est une mort intérieure dissimulée sous des apparences de vie.

Septième malédiction : les tombeaux des prophètes (v. 29-33)

La septième et dernière malédiction est la plus complexe et la plus chargée de tension dramatique. Elle dénonce l'attitude paradoxale de ceux qui honorent les tombeaux des prophètes tués par leurs ancêtres tout en se préparant, à travers leur rejet de Jésus, à reproduire exactement le même crime. « Vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes » (v. 31) : non au sens d'une culpabilité génétique héréditaire, mais d'une solidarité dans la même logique de rejet de la parole de Dieu. L'apostrophe finale — « serpents, engeance de vipères » (reprise de 3,7, la parole de Jean-Baptiste) — marque le paroxysme du réquisitoire.

Les malédictions contre les Pharisiens et l'autocritique ecclésiale

La tradition catholique a progressivement pris conscience que le chapitre 23 de Matthieu s'adresse à l'Église autant qu'aux Pharisiens du Ier siècle. Origène déjà (Commentaire sur Matthieu, XVII) avertissait que les malédictions visent tout guide spirituel qui dit sans faire. Jean Chrysostome appliquait ces malédictions aux mauvais évêques et aux clercs avides. Dans les temps modernes, Karl Barth a soutenu que la critique de la religion hypocrite dans Mt 23 vise en premier lieu l'Église chrétienne elle-même. Le Concile Vatican II (Gaudium et Spes, n. 19) reconnaît explicitement que l'athéisme contemporain est souvent une réaction à « la figure déficiente des croyants ». Le chapitre 23 est ainsi, pour l'Église, un miroir prophétique permanent.

IV Le sang des prophètes et la responsabilité historique (v. 34-36)

Les versets 34-36 opèrent une transition entre le réquisitoire contre les Pharisiens et la lamentation sur Jérusalem. Jésus affirme envoyer lui-même des prophètes, des sages et des scribes — ce qui signifie que les missionnaires chrétiens sont les nouveaux prophètes dont le rejet prolongera et aggravera le rejet des prophètes d'Israël. La formule « depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie » (v. 35) est un résumé de toute la violence contre les envoyés de Dieu dans l'Écriture hébraïque : Abel est la première victime innocente (Gn 4) et Zacharie fils de Yehoyada est le dernier martyr du récit selon l'ordre du canon hébreu (2 Ch 24,20-22 — les Chroniques étant le dernier livre de la Bible hébraïque). La totalité de l'histoire de la violence contre les justes est ainsi embrassée.

La formule « tout cela viendra sur cette génération » (v. 36) est une annonce prophétique de jugement sur les contemporains de Jésus — jugement qui s'est historiquement réalisé dans la destruction de Jérusalem en 70 ap. J.-C. Ce jugement n'est pas une réprobation définitive du peuple juif — les chapitres suivants et l'ensemble du Nouveau Testament l'interdisent — mais un avertissement prophétique sur les conséquences du rejet de la grâce offerte.

V La lamentation sur Jérusalem : le cri du Fils (v. 37-39)

Un texte de Sagesse divine

La lamentation sur Jérusalem (v. 37-39 ; cf. Lc 13,34-35) est l'un des textes les plus émouvants de tout l'évangile. En Luc, il apparaît plus tôt dans la narration ; en Matthieu, il constitue la conclusion du réquisitoire du chapitre 23, lui donnant une profondeur affective qui le transforme : le juge est aussi le consolateur, l'accusateur est aussi l'amant blessé.

La formule « combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants » peut difficilement référer au seul ministère galiléen de Jésus. Elle a conduit certains exégètes à y voir une parole de la Sagesse divine préexistante — analogue à Si 24 et à Pr 8 — qui s'est adressée à Israël tout au long de son histoire à travers les prophètes. Dans cette lecture, c'est la Sagesse de Dieu elle-même qui parle et qui pleure sur Jérusalem.

L'image de la poule et de ses poussins

L'image de la poule qui rassemble ses poussins sous ses ailes est unique dans les évangiles et d'une tendresse singulière. Elle renvoie aux Psaumes où Dieu protège sous ses ailes (Ps 17,8 ; 36,8 ; 57,2 ; 91,4 ; Rt 2,12) et à Is 31,5 (« comme des oiseaux qui voltigent, ainsi le Seigneur des armées protégera Jérusalem »). L'image féminine et maternelle de Dieu — rare dans la tradition — révèle la tendresse viscérale de Jésus pour sa ville, sa souffrance face au refus, sa volonté obstinée de rassembler malgré le rejet répété.

La maison désolée et la promesse de retour

« Votre maison vous est laissée déserte » (v. 38) est une citation de Jr 22,5 et de Mi 3,12 qui annonce l'abandon du Temple par la Shekinah — la présence divine — avant sa destruction. La « maison » peut désigner à la fois le Temple et la ville de Jérusalem. Mais la conclusion est une parole d'espérance : « vous ne me verrez plus jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ». Cette promesse — citation du Ps 118,26, le même psaume qu'on a crié à l'entrée de Jérusalem — signifie que le rejet présent n'est pas définitif. Un jour viendra où Jérusalem reconnaîtra celui qu'elle a rejeté. La tradition chrétienne lit cette promesse à la lumière de Rm 11,25-26 (« tout Israël sera sauvé ») comme l'annonce d'une réconciliation eschatologique finale.

VI Synthèse théologique

La critique prophétique de la religion institutionnelle

Le chapitre 23 est un texte prophétique au sens le plus précis du terme : comme Amos, Isaïe ou Jérémie, Jésus dénonce les dérives d'une institution religieuse qui a perdu le sens de ce qu'elle est censée servir. Les sept malédictions ne visent pas les observances en elles-mêmes — Jésus affirme que les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse — mais leur séparation d'avec l'intérieur, la miséricorde et la fidélité qui leur donnent sens et vie. Toute institution religieuse, y compris l'Église chrétienne, est exposée à cette tentation de l'extériorité rituelle, du prestige institutionnel et de la clôture sur soi.

L'amour blessé du Fils

La lamentation sur Jérusalem révèle que le réquisitoire du chapitre 23 n'est pas un discours de haine ou de mépris mais l'expression d'un amour blessé. Jésus pleure sur Jérusalem comme Jérémie pleurait sur la ville assiégée (Lm 1-2). La sévérité du réquisitoire est à la mesure de l'amour déçu : on ne peut parler ainsi qu'à ceux qu'on aime assez pour leur dire la vérité. Et la promesse finale — « jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient » — est l'ultime affirmation que cet amour ne renonce pas, même face au rejet.

Herméneutique anti-supercessionniste

Une lecture théologiquement responsable de ce chapitre exige de distinguer soigneusement entre la critique prophétique adressée à des comportements religieux universellement repérables et une condamnation du peuple juif en tant que tel. Les Pères de l'Église et la tradition médiévale n'ont pas toujours opéré cette distinction ; les documents du magistère contemporain (Nostra Aetate, 1965 ; Nous nous souvenons, 1998) imposent cette vigilance. Le chapitre 23 est un miroir que Jésus tend à toute religion, à commencer par la sienne propre et par celle qu'il a fondée.

VII Questions pour l'approfondissement

1. Jésus commence par reconnaître l'autorité des scribes et Pharisiens (« faites ce qu'ils disent ») avant de critiquer leur comportement. Comment articuler le respect de l'autorité institutionnelle et la critique prophétique de ses dérives ? Quelles formes prend aujourd'hui dans l'Église la tentation de la chaire de Moïse sans la vie correspondante ?

2. La quatrième malédiction oppose la dîme minutieuse de la menthe au « droit, la miséricorde et la fidélité ». En quoi cette hiérarchie des valeurs — héritée de Mi 6,8 et Os 6,6 — est-elle toujours pertinente pour distinguer l'essentiel du secondaire dans la pratique religieuse chrétienne ?

3. Les sépulcres blanchis (v. 27-28) désignent une mort intérieure dissimulée sous des apparences de vie religieuse. Comment discerner dans sa propre vie cette forme d'hypocrisie ? Quel rôle la direction spirituelle et l'examen de conscience jouent-ils dans ce discernement ?

4. La lamentation sur Jérusalem (« combien de fois j'ai voulu ») révèle un Dieu qui désire et qui souffre du rejet. En quoi cette image de Dieu — blessé par la liberté humaine mais ne renonçant pas — transforme-t-elle la compréhension de la relation entre Dieu et l'homme ?

5. La promesse finale — « vous me verrez quand vous direz : Béni soit celui qui vient » — a été lue comme une annonce de la conversion eschatologique d'Israël (Rm 11,25-26). Comment cette espérance oriente-t-elle la théologie du dialogue judéo-chrétien et l'attitude de l'Église envers le peuple juif ?

VIII Pour aller plus loin

W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 3, ICC, T&T Clark, 1997, p. 256-365 — commentaire exhaustif du chapitre 23 et de ses sources.

David E. Garland, The Intention of Matthew 23, Brill, 1979 — étude monographique sur la rhétorique et la théologie du discours contre les Pharisiens.

Ulrich Luz, Matthew 21-28, Hermeneia, Fortress Press, 2005, p. 95-168 — sur la réception du chapitre 23 dans la tradition et ses usages antijudaïques condamnables.

Commission pontificale pour les relations avec le judaïsme, Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah, 1998 — sur la responsabilité chrétienne face à l'antijudaïsme et les instruments à éviter dans la lecture de textes comme Mt 23.

Jacob Neusner, From Politics to Piety. The Emergence of Pharisaic Judaism, Prentice Hall, 1973 — pour une compréhension historique du pharisaïsme au Ier siècle, indispensable pour contextualiser Mt 23.