Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique
Chapitre 6
Aumône · Prière · Le Notre Père · Jeûne · Trésors dans le ciel · L'œil et la lampe · Dieu et Mammon · La Providence
Mt 6,1-34 — Le premier grand discours (II) : la piété intérieure et la confiance en la Providence
Le chapitre 6 constitue la partie centrale du Sermon sur la montagne. Après avoir défini, dans le chapitre 5, la justice évangélique dans son rapport à la Torah, Jésus aborde maintenant les trois grandes pratiques de la piété juive — l'aumône, la prière et le jeûne (v. 1-18) — en les réinterprétant depuis l'intérieur, selon le critère de l'intention du cœur. Au centre de ce triptyque se trouve le Notre Père (v. 9-13), la prière par excellence que Jésus donne à ses disciples comme modèle de tout rapport à Dieu. La seconde partie du chapitre (v. 19-34) développe une théologie de la confiance en la Providence : l'appel à ne pas accumuler de trésors terrestres, à ne pas être divisé par le souci des biens matériels, à chercher d'abord le Royaume de Dieu.
L'unité théologique du chapitre repose sur un seul axe : l'intention du cœur qui oriente toute vie spirituelle. La question n'est pas quoi faire — aumône, prière, jeûne sont des pratiques légitimes et exigées — mais devant qui et pour quoi on les accomplit. Si elles sont accomplies devant les hommes pour obtenir leur approbation, leur récompense est déjà reçue. Si elles sont accomplies devant le Père qui voit dans le secret, leur récompense vient de Dieu.
I Texte — Matthieu 6,1-34 (TOB)
Les trois pratiques de piété (v. 1-18)
« "Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour en être vus ; autrement, vous n'aurez pas de récompense auprès de votre Père qui est dans les cieux. Donc, quand tu fais l'aumône, ne fais pas sonner de la trompette devant toi, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les rues, pour être glorifiés par les hommes. En vérité, je vous le déclare, ils tiennent déjà leur récompense. Mais toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites : ils aiment prier debout dans les synagogues et aux coins des rues, pour être vus des hommes. En vérité, je vous le déclare, ils tiennent déjà leur récompense. Mais toi, quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte et prie ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. Quand vous priez, ne rabâchez pas comme les nations : elles s'imaginent qu'à force de paroles elles seront exaucées. Ne leur ressemblez donc pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant même que vous le lui demandiez." » (Mt 6,1-8)
Le Notre Père (v. 9-13)
« "Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mauvais." » (Mt 6,9-13)
Le jeûne (v. 16-18)
« "Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme font les hypocrites : ils se rendent le visage tout défait pour montrer aux hommes qu'ils jeûnent. En vérité, je vous le déclare, ils tiennent déjà leur récompense. Mais toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, pour ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père qui est là, dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra." » (Mt 6,16-18)
Les trésors, l'œil et les deux maîtres (v. 19-24)
« "Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, là où les mites et la rouille consument et là où les voleurs percent et dérobent. Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, là où ni les mites ni la rouille ne consument et là où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. La lampe du corps, c'est l'œil. Si ton œil est sain, ton corps entier sera dans la lumière ; mais si ton œil est malade, ton corps entier sera dans les ténèbres. Si donc la lumière en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon." » (Mt 6,19-24)
Ne vous inquiétez pas : la confiance en la Providence (v. 25-34)
« "C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni n'amassent dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? Et qui d'entre vous, par ses inquiétudes, peut ajouter une seule coudée à la durée de sa vie ? Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne peinent ni ne filent. Or, je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'était pas habillé comme l'un d'eux. Si c'est ainsi que Dieu habille l'herbe des champs, qui est là aujourd'hui et demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, gens de peu de foi ? Ne vous inquiétez donc pas en disant : 'Qu'allons-nous manger ?' ou 'Qu'allons-nous boire ?' ou 'De quoi allons-nous nous vêtir ?' Ce sont les nations qui recherchent toutes ces choses ; mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : le lendemain se souciera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine." » (Mt 6,25-34)
II Le principe général : la justice devant Dieu, non devant les hommes (v. 1)
Le v. 1 pose le principe qui gouverne tout le triptyque : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour en être vus ». Ce principe ne condamne pas les bonnes œuvres visibles — le chapitre 5 a dit « que votre lumière brille » (5,16) — mais la recherche de l'approbation humaine comme motivation de l'acte. La différence est décisive : l'acte visible accompli pour glorifier Dieu (5,16) et l'acte visible accompli pour obtenir la gloire humaine (6,1) peuvent être extérieurement identiques, mais leur valeur devant Dieu est radicalement différente.
La notion de récompense (misthos) joue un rôle central dans ce chapitre. Jésus ne nie pas la récompense divine — il l'affirme à trois reprises (« ton Père te le rendra », v. 4.6.18). Mais il montre qu'il y a deux types de récompense : celle qui vient des hommes (leur admiration, leur approbation) et celle qui vient de Dieu (invisible, eschatologique, certaine). Celui qui cherche la première obtient ce qu'il cherche et n'aura pas davantage ; celui qui cherche la seconde obtient ce que seul Dieu peut donner.
III L'aumône dans le secret : la main gauche et la main droite (v. 2-4)
La première pratique — l'aumône (eleēmosunē) — est au cœur de la piété juive traditionnelle (cf. Tb 4,7-11 ; Si 3,30 ; 7,10 ; 29,12). L'image satirique de la trompette sonnée devant l'aumône (« comme font les hypocrites ») est probablement une métaphore exagérée plutôt qu'une pratique littérale, signifiant toute forme d'ostentation dans le don. L'hypocrite (hypokritēs — l'acteur de théâtre) joue un rôle devant un public, et son public le récompense par l'admiration.
La formule de Jésus — « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite » — est une hyperbole de la discrétion absolue : non seulement ne pas montrer aux autres ce qu'on donne, mais ne pas même se complacer soi-même dans le geste. La générosité authentique ne pense pas à elle-même en se donnant. Le Père qui « voit dans le secret » (en tō kryptō) est l'unique témoin nécessaire et suffisant : sa vision pénètre là où aucun regard humain n'atteint.
IV La prière dans la chambre et le Notre Père (v. 5-13)
La prière intérieure contre la prière-spectacle
La même logique gouverne la prière. Jésus distingue deux types de prière mondaine à éviter. La première est la prière ostentatoire des hypocrites — debout dans les synagogues et aux coins des rues, là où ils seront vus. La seconde est la « prière bavarde » des nations (battalogēsēte, v. 7 — terme d'origine obscure, probablement onomatopéique, désignant une parole vide et répétitive) qui croit que la quantité de mots oblige Dieu à répondre.
La chambre (tameion) dans laquelle Jésus invite à prier est l'espace le plus intime de la maison, celui où l'on gardait les objets précieux et où l'on se retirait pour l'intimité. Prier dans la chambre fermée n'est pas une obligation littérale de s'isoler physiquement — la prière liturgique communautaire est partout recommandée dans l'évangile — mais une métaphore de la qualité intérieure requise : une présence à Dieu qui ne joue devant aucun public humain.
Le Notre Père : commentaire théologique
Le Notre Père (Pater Nōn dans la tradition latine) est la prière chrétienne par excellence, donnée par Jésus comme modèle de toute prière. Il se compose d'une adresse et de sept demandes — trois portant sur Dieu (que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite) et quatre portant sur l'homme (le pain quotidien, le pardon, la délivrance de la tentation, la délivrance du Mauvais). Cette structure révèle la priorité de la relation à Dieu sur les besoins humains : on commence par se centrer sur Dieu avant de formuler ses propres besoins.
Notre Père qui es aux cieux (Pater hēmōn ho en tois ouranois). L'adresse révèle d'emblée deux dimensions de Dieu : sa paternité universelle et bienveillante (Père) et sa transcendance absolue (aux cieux). Le pluriel « notre » situe la prière dans la communauté des disciples : personne ne prie le Notre Père en solitaire, même seul ; on prie toujours au nom et avec toute la communauté. La filiation divine est une réalité partagée, non une relation individuelle exclusive.
Que ton nom soit sanctifié (hagiasthētō to onoma sou). La sanctification du Nom de Dieu est un thème central de la liturgie juive (cf. le Qaddish araméen). Dans la Bible hébraïque, le nom de Dieu désigne sa présence active et sa gloire révélée. Demander la sanctification de son Nom, c'est demander que Dieu soit reconnu pour ce qu'il est — saint, souverain, aimant — par toutes les créatures. Ez 36,22-23 associe la sanctification du Nom à la restauration eschatologique d'Israël : cette demande porte en elle une espérance universelle.
Que ton règne vienne (elthetō hē basileia sou). C'est la demande centrale du Notre Père et le cœur de toute la prédication évangélique. La venue du Royaume est à la fois un événement eschatologique futur (le règne définitif de Dieu sur toute la création) et une réalité déjà inaugurée par la présence de Jésus (12,28). Prier pour la venue du Royaume, c'est à la fois exprimer une espérance active et consentir à ce que Dieu règne dès maintenant dans notre vie.
Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel (genēthētō to thelēma sou, hōs en ouranō kai epi gēs). La volonté de Dieu est accomplie parfaitement dans le ciel par les anges ; la demande porte sur son accomplissement sur la terre par les hommes. Jésus lui-même reprendra cette formule à Gethsémani (26,42), transformant la prière en acte d'abandon filial dans l'heure la plus sombre. La volonté de Dieu n'est pas une contrainte imposée de l'extérieur mais le chemin de la plénitude humaine : vouloir ce que Dieu veut, c'est vouloir le bien de toute la création.
Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour (ton arton hēmōn ton epiousion dos hēmin sēmeron). Le terme epiousion (traduit par quotidien dans la TOB) est unique dans tout le grec ancien et a suscité d'innombrables débats. Il peut signifier « du lendemain » (epi + ousia — ce qui concerne le lendemain), « nécessaire » (epiousia — ce qui est nécessaire à la subsistance), ou « supersubstantiel » (lecture patristique de type eucharistique). La tradition a retenu deux lectures complémentaires : le pain matériel nécessaire à la vie quotidienne (cf. Ex 16, la manne reçue chaque jour) et le pain eucharistique, nourriture de la vie éternelle. La demande d'aujourd'hui (sēmeron) souligne la confiance quotidienne en la Providence, à rebours de l'accumulation anxieuse.
Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (aphes hēmin ta opheilēmata hēmōn, hōs kai hēmeis aphēkamen tois opheiletais hēmōn). Cette demande est la seule des sept accompagnée d'une condition — comme nous pardonnons — et Jésus y reviendra immédiatement après la prière (v. 14-15). Le mot utilisé, opheilēmata (dettes), est un terme financier araméïsant qui renvoie à l'image de la dette contractée envers Dieu par le péché. La réciprocité du pardon n'est pas un marchandage (je pardonne pour être pardonné) mais une logique de cohérence : comment demander la miséricorde à Dieu si on la refuse à son frère ? Cette demande sera illustrée dans toute sa profondeur par la parabole du débiteur impitoyable (18,23-35).
Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mauvais (kai mē eisenenkēs hēmas eis peirasmon, alla rhysai hēmas apo tou ponērou). La sixième demande — « ne nous soumets pas à la tentation » — a posé une difficulté théologique : Dieu tente-t-il ? La TOB traduit avec précaution : « ne nous soumets pas » évite l'idée que Dieu serait l'auteur de la tentation (cf. Jc 1,13 : « Dieu ne tente personne »). Le sens est plutôt : ne permets pas que nous entrions dans la situation de tentation au-delà de nos forces, ou préserve-nous d'y succomber. La septième demande — « délivre-nous du Mauvais » (tou ponērou, masculin — le Mauvais, le diable, plutôt que neutre — le mal) — est une demande de protection contre la puissance personnelle du mal qui cherche à séparer l'homme de Dieu.
Le Notre Père dans la liturgie et la théologie
Le Notre Père est la prière la plus universelle du christianisme, intégrée dans la liturgie eucharistique depuis les premières communautés (cf. Didachè, ch. 8, qui recommande de le réciter trois fois par jour). Tertullien (De Oratione) le commente comme « breviarium totius evangelii » — abrégé de tout l'Évangile. Origène (De Oratione, 18-30), Cyprien (De Dominica Oratione), Augustin (Lettre à Proba, 130) et Thomas d'Aquin (Somme théologique, II-II, q. 83, a. 9) lui ont chacun consacré des commentaires fondamentaux. La structure tripartite — sanctification du Nom, venue du Royaume, accomplissement de la Volonté — est lue comme une progression trinitaire (Père, Fils, Esprit) par certains Pères, et comme le programme de toute vie chrétienne par d'autres.
V Le jeûne dans la joie (v. 16-18)
La troisième pratique — le jeûne — reçoit le même traitement que les deux précédentes, avec une pointe d'humour : l'hypocrite « se rend le visage tout défait » pour afficher sa piété ascétique. Jésus demande le contraire : « parfume ta tête et lave ton visage » — gestes de fête dans la culture méditerranéenne de l'époque. Le jeûne authentique n'est pas une performance de souffrance destinée à impressionner mais un acte intérieur d'orientation vers Dieu, qui peut s'accomplir dans la joie discrète. Cette logique rejoindra celle du chapitre 9 (v. 14-15), où Jésus explique que ses disciples ne jeûnent pas pendant qu'il est avec eux — le temps de la présence du fiancé est un temps de joie, non d'ascèse forcée.
VI Les trésors, l'œil et les deux maîtres (v. 19-24)
Trésors sur la terre et trésors dans le ciel
La méditation sur les trésors (v. 19-21) est une application concrète de la logique du chapitre précédent sur la récompense. Les trésors terrestres — « là où les mites et la rouille consument et où les voleurs percent » — sont par nature périssables et vulnerables. Les trésors célestes sont indestructibles. L'argument décisif est le v. 21 : « car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ». Le trésor qu'on choisit définit l'orientation profonde du cœur — le centre de la personne, sa liberté fondamentale. L'accumulation de biens terrestres n'est pas neutre : elle oriente le cœur vers eux et détourne progressivement de Dieu.
L'œil sain et l'œil malade
La métaphore de l'œil (v. 22-23) s'inscrit dans la tradition biblique et antique qui voit dans l'œil le miroir de l'âme et la condition de la lumière intérieure. L'œil sain (aplous, litt. : simple, non divisé) est l'œil qui regarde dans une seule direction — vers Dieu — et qui illumine tout le corps. L'œil malade (ponēros — mauvais, ou avide dans le sens sémitique de l'expression) est l'œil divisé, tourné à la fois vers Dieu et vers les richesses. La lumière qui est en lui devient ténèbres — formule paradoxale qui signifie que la pseudo-lumière d'une religion qui coexiste avec l'amour de l'argent est une forme d'obscurité plus redoutable que l'obscurité franche.
Dieu et Mammon
La sentence conclusive — « vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon » (v. 24) — est d'une netteté radicale. Mammon est un mot araméen désignant la richesse ou le gain — personnifié ici comme une puissance qui revendique une allégeance totale. Le service (douleuein) implique une appartenance exclusive : on ne peut appartenir entièrement à deux maîtres à la fois. La richesse n'est pas condamnée en tant que telle, mais l'amour de la richesse — la dévotion à elle — est incompatible avec la dévotion à Dieu. La phrase n'est pas un conseil de prudence mais une affirmation ontologique sur la nature de la liberté humaine : le cœur a une capacité d'amour absolu, et cette capacité ne peut être partagée entre deux absolus.
VII Ne vous inquiétez pas : la confiance en la Providence (v. 25-34)
La structure de l'argumentation
La méditation sur la Providence suit une structure argumentative en cinq temps. D'abord, le principe (v. 25) : la vie est plus que la nourriture, le corps plus que le vêtement. Ensuite, deux arguments a minori ad maius : les oiseaux du ciel nourris par Dieu (v. 26) et les lis des champs vêtus par Dieu (v. 28-30) — si Dieu prend soin de créatures inférieures à l'homme, combien plus prendra-t-il soin de ses enfants. Puis l'inutilité de l'inquiétude (v. 27) : nul ne peut, par ses inquiétudes, ajouter une seule coudée à la durée de sa vie. Ensuite, la distinction entre les nations et les disciples (v. 32) : les nations cherchent ces choses parce qu'elles ne connaissent pas le Père céleste ; le disciple sait que son Père connaît ses besoins. Enfin, la conclusion positive (v. 33) : « cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice ».
Les oiseaux et les lis : contemplation de la création comme école de confiance
Les deux exemples de la nature — les oiseaux du ciel (v. 26) et les lis des champs (v. 28-30) — sont parmi les images les plus belles de tout l'évangile. Ils ne prêchent pas la passivité ou l'irresponsabilité — l'oiseau qui ne sème ni ne moissonne n'est pas un modèle de paresse ; il fait ce qu'il est constitué pour faire, sans s'inquiéter de ce qui dépasse ses capacités. L'enseignement porte sur la confiance en la bonté du Père, non sur l'absence d'effort. La contemplation de la création — dans sa beauté (les lis qui surpassent Salomon) et sa vulnérabilité (« l'herbe des champs, qui est là aujourd'hui et demain sera jetée au feu ») — est une école de confiance : si Dieu habille ainsi ce qui est éphémère, il prendra soin à plus forte raison de ce qui est éternel.
« Cherchez d'abord le Royaume de Dieu »
Le v. 33 est la synthèse de tout le chapitre et de tout le Sermon sur la montagne : « cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît ». La priorité absolue accordée au Royaume ne supprime pas le souci légitime des besoins matériels — le Notre Père a bien demandé le pain quotidien — mais elle en déplace le centre de gravité. Le disciple ne cherche pas d'abord à assurer sa sécurité matérielle pour s'occuper ensuite de Dieu ; il cherche d'abord Dieu, et dans cette recherche les besoins matériels trouvent leur juste place et leur juste réponse. La promesse — « tout cela vous sera donné par surcroît » — est une promesse de Providence, non une garantie de confort.
L'inquiétude et la confiance dans la tradition spirituelle
La méditation matthéenne sur le « ne vous inquiétez pas » (mē merimnatē, v. 25.31.34) a nourri toute la tradition spirituelle chrétienne sur la confiance et l'abandon à la Providence. Jean de la Croix (Montée du Carmel) voit dans l'attachement aux biens terrestres le principal obstacle à l'union à Dieu. Thérèse d'Avila (Chemin de la perfection, ch. 2) fonde sa réforme carmélitaine sur la détachement comme condition de la prière contemplative. Jean-Pierre de Caussade (L'abandon à la Providence divine) développe une spiritualité de l'ici et maintenant divin, en écho direct au « à chaque jour suffit sa peine » (v. 34). Plus récemment, Thérèse de Lisieux (« petite voie ») a incarné cette confiance totale dans la bonté du Père comme chemin de sainteté ordinaire.
VIII Synthèse théologique
L'intention du cœur comme critère de la piété authentique
Le chapitre 6 révèle le critère fondamental de toute vie spirituelle selon Matthieu : non pas ce qu'on fait (aumône, prière, jeûne sont toutes de bonnes pratiques) mais devant qui et pourquoi on le fait. La piété qui cherche l'approbation humaine est une contrefaçon de la piété — elle produit un résultat (l'admiration des hommes) mais rate sa cible (la communion avec Dieu). La piété authentique est celle qui est accomplie dans le secret de la relation avec le Père, sans autre témoin que lui.
Le Notre Père comme synthèse de la vie chrétienne
Au cœur du chapitre, le Notre Père est bien plus qu'une formule de prière : c'est une synthèse de la relation filiale que Jésus inaugure entre l'homme et Dieu. Il exprime la priorité de Dieu (les trois premières demandes), la confiance dans sa Providence (le pain quotidien), la logique de la miséricorde réciproque (le pardon), et la conscience du combat spirituel (la délivrance du Mauvais). Prier le Notre Père, c'est entrer dans la prière même du Fils au Père.
La liberté du cœur comme condition de la mission
La seconde partie du chapitre (v. 19-34) révèle que la liberté à l'égard des richesses et des soucis matériels n'est pas une exigence ascétique secondaire mais une condition de la mission. On ne peut chercher d'abord le Royaume si le cœur est occupé par la recherche des trésors terrestres. La pauvreté en esprit de la première Béatitude (5,3) trouve ici son application concrète : c'est le cœur libre de tout attachement exclusif aux biens qui peut s'engager totalement dans la recherche du Royaume et dans la mission.
IX Questions pour l'approfondissement
1. Jésus distingue la piété accomplie devant les hommes pour leur approbation et la piété accomplie devant Dieu dans le secret. Comment, concrètement, discerner ses propres motivations dans les actes de piété ? Peut-on jamais être totalement pur de tout désir de reconnaissance ?
2. Le Notre Père commence par trois demandes centrées sur Dieu avant d'aborder les besoins humains. Quelle vision de la prière cette structure révèle-t-elle ? En quoi s'oppose-t-elle à une conception de la prière comme simple liste de demandes personnelles ?
3. La demande de pardon est conditionnée par le pardon accordé aux autres. En quoi cette réciprocité est-elle constitutive de la compréhension chrétienne du pardon ? Comment l'articuler avec la gratuité absolue du pardon divin ?
4. « Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon » — cette affirmation vise-t-elle seulement les très riches, ou concerne-t-elle tout croyant dans sa relation à l'argent et aux biens ? Comment un chrétien qui n'est pas pauvre matériellement peut-il vivre la liberté intérieure requise ?
5. « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu » (v. 33). Comment cette priorité se traduit-elle dans des choix de vie concrets — professionnels, familiaux, sociaux — sans tomber dans un angélisme qui nierait la légitimité des préoccupations matérielles ?
X Pour aller plus loin
W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 1, ICC, T&T Clark, 1988, p. 574-653 — commentaire exhaustif du chapitre 6 avec analyse philologique du Notre Père.
Origène, De Oratione, SC 238 — le premier grand commentaire patristique du Notre Père, fondamental pour la tradition.
Augustin, Lettre à Proba (Ep. 130), SC — sur le Notre Père comme modèle de toute prière chrétienne.
Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 83, a. 9 — analyse systématique du Notre Père et de ses demandes.
Jean Carmignac, Recherches sur le Notre Père, Letouzey & Ané, 1969 — étude philologique approfondie sur le terme epiousion et l'arrière-plan araméen du Notre Père.
