Évangile selon Matthieu — Commentaire théologique
Chapitre 5
Les Béatitudes · Sel et lumière · L'accomplissement de la Loi · Les six antithèses
Mt 5,1-48 — Le premier grand discours (I) : la charte du Royaume
Le chapitre 5 ouvre le Sermon sur la montagne (ch. 5-7), le premier et le plus développé des cinq grands discours de Matthieu. Ce discours est la charte du Royaume — la formulation la plus complète de l'éthique évangélique — prononcée depuis une montagne qui évoque délibérément le Sinaï : comme Moïse avait reçu et transmis la Torah au sommet du mont Sinaï, Jésus promulgue depuis la montagne la loi du Royaume. Mais il le fait avec une autorité qui n'est pas celle d'un simple transmetteur : « mais moi je vous dis » — formule qui revient six fois dans les antithèses et qui situe Jésus au-dessus de la Torah qu'il accomplit et dépasse.
Le chapitre 5 se compose de trois grandes unités. Les Béatitudes (v. 1-12) décrivent le portrait du disciple heureux selon la logique paradoxale du Royaume. Les métaphores du sel et de la lumière (v. 13-16) définissent la mission de la communauté dans le monde. La grande déclaration sur l'accomplissement de la Loi (v. 17-20) et les six antithèses (v. 21-48) développent le rapport de Jésus à la Torah : non abolition mais approfondissement radical jusqu'à sa source dans l'intention du cœur.
I Texte — Matthieu 5,1-48 (TOB)
Les Béatitudes (v. 1-12)
« Voyant les foules, Jésus monta sur la montagne. Il s'assit, et ses disciples s'approchèrent de lui. Prenant la parole, il les enseigna : "Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux. Heureux les affligés, car ils seront consolés. Heureux les doux, car ils hériteront la terre. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des cieux est à eux. Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, qu'on vous persécute et qu'on dit faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux : c'est ainsi en effet qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés." » (Mt 5,1-12)
Sel de la terre et lumière du monde (v. 13-16)
« "Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes. Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. On n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière brille ainsi devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux." » (Mt 5,13-16)
L'accomplissement de la Loi (v. 17-20)
« "Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. En vérité, je vous le déclare, avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait de lettre de la Loi ne passera, que tout ne soit accompli. Donc, celui qui supprimera l'un de ces commandements, si petit soit-il, et enseignera aux hommes à faire de même, sera appelé le plus petit dans le Royaume des cieux ; mais celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera appelé grand dans le Royaume des cieux. Je vous le déclare, en effet, si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux." » (Mt 5,17-20)
Les six antithèses (v. 21-48)
« "Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; et si quelqu'un commet un meurtre, il sera passible du jugement. Eh bien ! moi je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère sera passible du jugement. (…) Vous avez appris qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère. Eh bien ! moi je vous dis : Tout homme qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. (…) Il a encore été dit : Celui qui répudie sa femme, qu'il lui remette une attestation de divorce. Eh bien ! moi je vous dis : Tout homme qui répudie sa femme — sauf pour inconduite — l'expose à l'adultère, et si quelqu'un épouse une femme répudiée, il commet l'adultère. (…) Vous avez encore appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de tes serments. Eh bien ! moi je vous dis de ne pas jurer du tout (…). Que votre parole soit 'Oui', si c'est oui ; 'Non', si c'est non. Ce qu'on y ajoute vient du Mauvais. Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. Eh bien ! moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. (…) Vous avez appris qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d'être fils de votre Père qui est dans les cieux (…). Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait." » (Mt 5,21-48, extraits)
II Le cadre du Sermon : la montagne et la position du maître (v. 1-2)
La mise en scène du Sermon est soigneusement construite. Jésus monte sur la montagne — geste typologique qui rappelle Moïse montant sur le Sinaï (Ex 19,3 ; 24,12-18) — et s'assit — position du maître qui enseigne avec autorité dans la tradition juive (cf. 23,2 : les scribes enseignent assis dans la chaire de Moïse). Ses disciples s'approchent : le Sermon est d'abord adressé aux disciples, même si les foules l'entendent (7,28). La distinction entre disciple et foule — entre ceux qui ont répondu à l'appel et ceux qui écoutent sans encore s'engager — structure toute la pédagogie évangélique.
III Les Béatitudes : le portrait paradoxal du disciple heureux (v. 3-12)
Le genre littéraire du macarisme
Les Béatitudes appartiennent au genre littéraire du macarisme (makarios — heureux, bienheureux), attesté abondamment dans les Psaumes (Ps 1,1 ; 2,12 ; 32,1-2), la littérature sapientielle et les textes apocalyptiques juifs. Dans ce genre, la déclaration de bonheur n'est pas une description d'un état agréable mais une proclamation de valeur : elle révèle que telle personne ou telle situation a une dignité ou une promesse que les apparences ne montrent pas. Les Béatitudes de Jésus sont des proclamations prophétiques sur la valeur réelle — aux yeux de Dieu — de situations humainement douloureuses ou méprisées.
Huit Béatitudes et leur structure
Matthieu présente huit Béatitudes (la neuvième, plus développée, est une extension de la huitième). La première (« heureux les pauvres en esprit ») et la huitième (« heureux ceux qui sont persécutés pour la justice ») sont unies par la même promesse — « le Royaume des cieux est à eux » — formant une inclusion qui encadre les six suivantes. Cette structure révèle que le Royaume est à la fois le point de départ (il est déjà donné aux pauvres en esprit) et l'horizon ultime (même la persécution ne peut le retirer). Les Béatitudes du milieu (v. 4-9) décrivent les attitudes et les comportements propres au disciple du Royaume.
Les pauvres en esprit
La première et la plus fondamentale des Béatitudes — « heureux les pauvres en esprit (ptōchoi tô pneumati), car le Royaume des cieux est à eux » — a reçu des interprétations divergentes. La version lucanienne dit simplement « heureux les pauvres » (Lc 6,20), sans la précision « en esprit ». L'addition matthéenne tô pneumati ne spiritualise pas la pauvreté au point de l'éloigner de sa réalité matérielle, mais en précise la disposition intérieure : le pauvre en esprit est celui qui, qu'il soit matériellement pauvre ou riche, adopte la posture de l'indigent devant Dieu — reconnaissant sa dépendance totale, n'ayant rien à faire valoir, recevant tout comme un don. C'est la posture des anawim hébraïques (les humbles, les pauvres de Yahvé) des Psaumes (Ps 34,19 ; 37,11 ; 149,4).
Les affligés, les doux, les assoiffés de justice
La deuxième Béatitude — « heureux les affligés » (penthountes) — est une citation de Is 61,2 (« consoler tous les affligés »), texte que Jésus applique à sa propre mission en Lc 4,18. Ceux qui pleurent la perte des biens terrestres, des êtres aimés, de la justice du monde, seront consolés — promesse eschatologique qui anticipe la restauration finale.
La troisième — « heureux les doux » (praeis) — est une citation du Ps 37,11 (« les humbles posséderont le pays ») et utilise le même adjectif que Jésus applique à lui-même en 11,29 (« je suis doux ») et à son entrée à Jérusalem (21,5, citant Za 9,9). La douceur (prautēs) est la force qui n'écrase pas, la puissance qui sert. La quatrième — « heureux ceux qui ont faim et soif de la justice » — est la seule Béatitude active : elle décrit non un état subi mais un désir. La justice (dikaiosynē) est le thème central de tout le Sermon sur la montagne (cf. v. 20 ; 6,1.33) : elle désigne la conformité totale à la volonté de Dieu, la rectitude de l'existence devant Dieu et devant les hommes.
Les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix
La cinquième Béatitude — « heureux les miséricordieux » — introduit le thème de la miséricorde (eleos), qui est avec la justice l'autre grande valeur du Sermon et de tout l'évangile (cf. 9,13 ; 12,7 ; 18,33 ; 23,23). Sa promesse — « ils obtiendront miséricorde » — anticipe la logique du pardon dans le Notre Père (6,12) et dans la parabole du débiteur impitoyable (18,23-35) : la miséricorde reçue fonde et exige la miséricorde donnée.
La sixième — « heureux les cœurs purs » — renvoie au Ps 24,3-4 (« qui peut monter à la montagne du Seigneur ?… Celui qui a les mains innocentes et le cœur pur ») et au Ps 51,12 (« crée en moi un cœur pur »). La pureté du cœur dans la tradition biblique n'est pas une perfection morale sans faille mais une intégrité intérieure, une indivision entre ce qu'on montre et ce qu'on est. Sa promesse — « ils verront Dieu » — est la plus haute de toutes les promesses eschatologiques : la vision de Dieu face à face, que la tradition théologique appelle la vision béatifique.
La septième — « heureux les artisans de paix » (eirēnopoioi) — désigne non les pacifiques passifs mais les faiseurs de paix actifs, ceux qui construisent la shalom hébraïque — la plénitude de vie et de relation dans tous ses aspects. Leur promesse — « ils seront appelés fils de Dieu » — les associe à l'identité même du Christ Fils de Dieu (3,17) : faire la paix, c'est participer à l'œuvre rédemptrice du Fils.
La huitième Béatitude et la persécution
La huitième Béatitude — « heureux ceux qui sont persécutés pour la justice » — boucle l'inclusion sur le Royaume. La persécution pour la justice est le signe que la vie évangélique entre en friction avec un monde qui résiste à la justice de Dieu. La neuvième extension (v. 11-12), à la deuxième personne du pluriel, actualise cette persécution pour la communauté de Matthieu : « heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte ». La référence aux prophètes persécutés (« c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes ») inscrit le disciple dans la longue tradition prophétique d'Israël : souffrir pour la justice est le destin du témoin de Dieu dans l'histoire.
Les Béatitudes et la spiritualité chrétienne
Les Béatitudes ont nourri toute la tradition spirituelle chrétienne. Grégoire de Nysse leur a consacré huit homélies (De Beatitudinibus) qui les lisent comme une échelle ascendante vers la vision de Dieu, chaque Béatitude ouvrant sur la suivante dans un mouvement de purification progressive. Thomas d'Aquin (Somme théologique, I-II, q. 69-70) les interprète comme la description de la vie vertueuse parfaite, ordonnée à la béatitude éternelle. Jean-Paul II (Veritatis Splendor, n. 16) les lit comme la réponse de Jésus à la question du jeune homme riche — « que dois-je faire de bon ? » — : les Béatitudes sont la forme de la vie éternelle donnée maintenant, dans l'obéissance à la grâce.
IV Sel de la terre et lumière du monde : la mission de la communauté (v. 13-16)
Les deux métaphores du sel et de la lumière définissent la mission de la communauté des disciples dans le monde. Le sel est un agent de conservation et de saveur — il préserve de la putréfaction et rehausse le goût. L'avertissement — « si le sel perd sa saveur » (môranthē, litt. : s'il devient fou, insipide) — souligne que l'efficacité missionnaire de la communauté dépend de sa fidélité à sa propre identité : une Église qui a perdu sa spécificité évangélique n'a plus de raison d'être.
La lumière est plus positive encore : elle brille naturellement, elle ne peut pas rester cachée. L'image de la ville sur la montagne (polis epi orous) renvoie peut-être à Jérusalem ou à la communauté messianique promise en Is 2,2-3 (« la montagne de la maison du Seigneur sera établie au sommet des montagnes »). La finalité de la lumière qui brille — « afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » — est remarquable : l'objectif de la mission n'est pas que les disciples soient vus et admirés, mais que Dieu soit glorifié. Les « bonnes œuvres » ont une fonction théologale : elles conduisent à Dieu.
V L'accomplissement de la Loi : continuité et dépassement (v. 17-20)
« Je suis venu non pour abolir mais pour accomplir »
La déclaration programmatique du v. 17 — « ne croyez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir » (plērōsai) — est l'affirmation christologique et herméneutique la plus importante de tout le Sermon. Le verbe plērōsai a plusieurs dimensions. Il signifie accomplir au sens prophétique (réaliser ce qui était annoncé), mais aussi porter à sa plénitude, remplir jusqu'au bord. Jésus ne se situe pas en rupture avec la Torah mais en continuité créatrice : il en révèle la profondeur ultime, la signification que le cœur de la Loi portait depuis toujours mais que les prescriptions extérieures ne suffisaient pas à manifester pleinement.
Le v. 18 — « pas un seul iota, pas un seul trait de lettre » (iōta hen ē mia keraia) — exprime en termes calligraphiques l'inviolabilité de la Torah : l'iota est la plus petite lettre de l'alphabet grec, la kéraia le simple trait qui distingue certaines lettres hébraïques. La permanence de la Loi est ainsi affirmée jusqu'à la consommation de l'histoire (« avant que le ciel et la terre disparaissent »). Mais cette permanence est celle de la Loi accomplie dans le Christ, non de la Loi réduite à ses prescriptions extérieures.
Une justice qui surpasse celle des Pharisiens
Le v. 20 est à la fois une mise en garde et un programme : « si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des cieux. » Cette affirmation est d'une audace remarquable — les scribes et Pharisiens passaient pour les plus rigoureux observants de la Torah — et elle en révèle l'enjeu : la justice requise n'est pas une observance plus minutieuse des mêmes prescriptions, mais une justice d'une nature différente, qui part du cœur et non de la règle extérieure. Les six antithèses qui suivent en illustrent le contenu concret.
VI Les six antithèses : l'intériorisation radicale de la Torah (v. 21-48)
La structure antithétique et son autorité
Les six antithèses suivent toutes la même structure : « vous avez appris qu'il a été dit… eh bien ! moi je vous dis… » (Ego de legō hymin). Cette formule est d'une autorité sans précédent dans la tradition rabbinique. Un rabbi n'aurait jamais dit « moi je vous dis » mais « il est écrit » ou « les anciens ont dit ». Jésus ne cite pas une autorité extérieure : il parle en son propre nom, plaçant sa parole au même niveau que la parole divine de la Torah, voire au-delà. C'est ce qui stupéfie les foules à la fin du discours : « il les enseignait comme quelqu'un qui a autorité, et non pas comme leurs scribes » (7,29).
La colère et la réconciliation (meurtre, v. 21-26)
La première antithèse approfondit le commandement « tu ne commettras pas de meurtre » (Ex 20,13) en l'étendant à sa racine : la colère contre le frère. Jésus ne supprime pas l'interdiction du meurtre — il la renforce en remontant à la source du geste mortel. L'insulte (« raka » — terme araméen de mépris ; « imbécile ») est déjà une atteinte à la dignité de l'autre qui engage la responsabilité devant Dieu. Les conseils pratiques sur la réconciliation (v. 23-26) illustrent l'urgence de la conversion : la réconciliation avec le frère prime même sur le culte liturgique.
Le désir du cœur et l'adultère (v. 27-30)
La deuxième antithèse approfondit l'interdiction de l'adultère en remontant au regard désirant. L'adultère du cœur n'est pas simplement une pensée impure — c'est le regard qui traite l'autre comme un objet à posséder. Les images hyperboliques de l'œil arraché et de la main coupée (v. 29-30) ne sont pas des prescriptions littérales mais des hyperboles de l'urgence morale : mieux vaut perdre un membre que se perdre tout entier. Elles soulignent que la liberté intérieure par rapport aux instincts qui entraînent vers le mal requiert parfois des décisions radicales.
Le divorce (v. 31-32)
La troisième antithèse reprend et durcit la réglementation mosaïque du divorce (Dt 24,1) : Moïse avait permis la lettre de répudiation comme accommodation à la dureté du cœur (cf. 19,8), mais Jésus révèle l'intention originelle du Créateur (cf. Gn 2,24) et en tire la conséquence : le remariage après divorce constitue un adultère. La clause matthéenne (parektos logou porneias) a été longuement commentée (voir le ch. 19).
Les serments et la parole vraie (v. 33-37)
La quatrième antithèse porte sur les serments. Jésus ne s'oppose pas à la vérité mais à la nécessité de garantir ses paroles par des serments : si la parole est toujours vraie, le serment est superflu. « Que votre parole soit 'Oui', si c'est oui ; 'Non', si c'est non » (v. 37) — formule d'une limpidité absolue. L'exigence de vérité dans la parole ordinaire dépasse toute casuistique des serments.
La non-résistance et la générosité (v. 38-42)
La cinquième antithèse (« œil pour œil, dent pour dent » — Ex 21,24 ; Lv 24,20 ; Dt 19,21) est souvent mal comprise. La loi du talion n'est pas une loi de vengeance mais une loi de proportionnalité — elle limitait la vengeance en l'égalisant à l'offense. Jésus va plus loin : non seulement ne pas se venger, mais ne pas résister au méchant par les mêmes moyens. Tendre l'autre joue, donner le manteau avec la tunique, faire deux milles quand on t'en demande un — ces exemples ne sont pas des règles juridiques absolues mais des illustrations d'une attitude fondamentale : refuser la logique de l'escalade violente en introduisant la logique du don.
L'amour des ennemis (v. 43-48)
La sixième et dernière antithèse est le sommet du Sermon : « aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent ». La formule « tu haïras ton ennemi », absente de la Torah comme telle, reflète probablement une interprétation restreinte (prochain = membre de son groupe) qui excluait l'ennemi. Jésus élargit radicalement la notion de prochain : l'ennemi lui-même est inclus dans le champ de l'amour. Le motif est christologique et théologique : « afin d'être fils de votre Père qui est dans les cieux » — Dieu lui-même fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons. L'amour universel est la participation à l'amour même de Dieu.
La conclusion — « vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (teleios, v. 48) — est la formulation la plus exigeante de toute l'éthique évangélique. La perfection visée n'est pas une perfection morale sans faille, mais l'intégralité (teleios : accompli, total) de l'amour — un amour qui ne fait pas d'exceptions, qui embrasse jusqu'aux ennemis, à l'image de Dieu lui-même.
Les antithèses et la Torah : abolition ou accomplissement ?
La question du rapport de Jésus à la Torah dans les antithèses a divisé l'exégèse moderne. Pour certains (Bultmann), certaines antithèses constituent une abolition de la Torah (divorce, serments). Pour la majorité des exégètes catholiques (Davies, Luz, Gnilka), toutes les antithèses sont une radicalisation qui va à la source de la Torah plutôt qu'une abolition. La position catholique magistérielle (cf. Catéchisme de l'Église catholique, n. 577-582) insiste sur l'accomplissement : « Jésus n'a pas aboli la loi divine et mosaïque, mais il l'a accomplie » — l'accomplissant au sens où l'on remplit un vase jusqu'au bord, révélant toute sa profondeur.
VII Synthèse théologique
Le renversement des valeurs
Les Béatitudes opèrent un renversement radical des valeurs du monde : ce que le monde considère comme échec — pauvreté, deuil, douceur, persécution — est proclamé heureux. Ce renversement n'est pas masochiste ou résigné : il révèle une vision de la réalité fondée sur la promesse divine et non sur les apparences. Le disciple qui vit selon les Béatitudes perçoit le monde à travers les yeux de Dieu, qui voit la gloire cachée dans l'humilité et la vie cachée dans la mort.
La justice du cœur
Les antithèses révèlent la logique profonde de la justice matthéenne : elle ne consiste pas en une observance extérieure plus rigoureuse, mais en une transformation intérieure du cœur qui produit naturellement les comportements justes. Là où la Torah prescrivait des comportements, Jésus remonte aux dispositions intérieures qui les génèrent — la colère, le désir désordonné, la duplicité de la parole. Cette intériorisation est l'accomplissement de la promesse de Jérémie (« je mettrai ma loi dans leur cœur », Jr 31,33).
La participation à la vie divine
La conclusion — « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » — révèle la perspective ultime de toute l'éthique évangélique : non simplement une morale de comportement mais une participation à la vie divine. Aimer ses ennemis, c'est agir comme Dieu lui-même agit. La vie éthique du disciple est une théôsis — une divinisation progressive, une conformation à l'image du Père — que la tradition orthodoxe a développée et que la théologie catholique (Balthasar, de Lubac) retrouve au cœur du projet évangélique.
VIII Questions pour l'approfondissement
1. Les Béatitudes proclament heureux des situations que le monde tient pour malheureuses. En quoi cette proclamation est-elle une révélation et non simplement une consolation ? Quel rapport au réel implique-t-elle pour le disciple ?
2. Jésus est venu accomplir la Loi et non l'abolir. Quelle différence cela implique-t-il dans la compréhension du rapport entre Ancien et Nouveau Testament ? Comment comprendre l'affirmation que la Loi est portée à sa plénitude dans le Christ ?
3. La première antithèse étend l'interdiction du meurtre à la colère contre le frère, et exige la réconciliation avant l'offrande cultuelle. En quoi cette connexion entre éthique relationnelle et culte liturgique est-elle fondamentale pour la compréhension chrétienne du sacrement de réconciliation ?
4. « Aimez vos ennemis » — est-ce un commandement pratiquement réalisable ou un idéal inaccessible ? Quel sens concret peut avoir cet amour des ennemis ? En quoi diffère-t-il d'une sympathie sentimentale ou d'une approbation de l'injustice ?
5. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (v. 48). Comment articuler cette exigence de perfection avec la conscience de la fragilité humaine et le besoin constant de miséricorde ? En quoi la perfection évangélique diffère-t-elle d'un perfectionnisme moral ?
IX Pour aller plus loin
W. D. Davies & Dale C. Allison, A Critical and Exegetical Commentary on the Gospel according to Saint Matthew, vol. 1, ICC, T&T Clark, 1988, p. 415-562 — commentaire exhaustif du chapitre 5 avec analyse détaillée de chaque Béatitude et de chaque antithèse.
Grégoire de Nysse, Les Béatitudes (De Beatitudinibus), SC 503 — les huit homélies patristiques fondamentales sur les Béatitudes comme ascension progressive vers la vision de Dieu.
Gerhard Lohfink, Le Sermon sur la montagne — Pour qui ?, Cerf, 2001 — sur l'éthique des antithèses et sa relation à la vie communautaire de la communauté des disciples.
Ulrich Luz, Matthew 1-7, Hermeneia, Fortress Press, 1989, p. 220-370 — commentaire avec histoire de la réception des Béatitudes et des antithèses dans la tradition.
Catéchisme de l'Église catholique, n. 1716-1729 (sur les Béatitudes) et n. 577-582 (sur l'accomplissement de la Loi) — synthèse magistérielle accessible.
