Viens, suis-moi !
| Mc 1,17 | Jésus leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes. » |
| Mc 2,14 | En passant, il vit Lévi, fils d'Alphée, assis au bureau des taxes. Il lui dit : « Suis-moi. » Lévi se leva et le suivit. |
| Mc 8,34 | « Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » |
| Mt 4,19 | Il leur dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d'hommes. » |
| Mt 8,22 | Jésus lui dit : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts. » |
| Mt 9,9 | Jésus vit un homme assis au bureau des taxes, du nom de Matthieu. Il lui dit : « Suis-moi. » Cet homme se leva et le suivit. |
| Mt 16,24 | « Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » |
| Mt 19,21 | Jésus lui dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » |
| Lc 5,27 | Jésus vit un publicain nommé Lévi, assis au bureau des taxes. Il lui dit : « Suis-moi. » |
| Lc 9,23 | Il dit à tous : « Si quelqu'un veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même chaque jour, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. » |
| Lc 9,59 | Il dit à un autre : « Suis-moi. » Mais celui-là répondit : « Permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père. » |
| Lc 18,22 | Jésus lui dit : « Une chose te manque encore : vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » |
| Jn 1,43 | Le lendemain, Jésus décida de partir pour la Galilée. Il rencontra Philippe et lui dit : « Suis-moi. » |
| Jn 10,27 | « Mes brebis écoutent ma voix, je les connais, et elles me suivent. » |
| Jn 12,26 | « Si quelqu'un me sert, qu'il me suive, et là où je suis, mon serviteur sera aussi. » |
| Jn 21,19 | Puis il lui dit : « Suis-moi. » (À Pierre, après la résurrection) |
| Jn 21,22 | Jésus lui dit : « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe ? Toi, suis-moi. » |
De multiples appels
Dans le Nouveau Testament, à maintes reprises, l'appel à une vocation particulière est assorti d'un « Suis moi ! » : Un scribe : Mt 8, 22; Matthieu : Mt 9, 9; le jeune homme riche : Mt 19, 21; Philippe : Jn 1, 43; Pierre : Jn 21, 19. Jésus se choisit tout d’abord douze apôtres pour mener à bien sa mission. Les évangiles restent sobres sur les conditions dans lesquelles les apôtres répondent présents au « suis-moi » lancé par Jésus. Pas une question n’est rapportée, comme pour mieux souligner la force de l’appel et aussi la tension de l’attente d’un messie qui se prolonge depuis 1000 ans. Les apôtres suivent Jésus, sans connaître leur mission, sans saisir la portée du jeu de mots qui change leur destinée (Mt 4,18).
Jésus appelle des hommes - les femmes suivent – prêts à tout quitter pour une noble cause. Cette cause est politique aux oreilles de ceux qui sont appelés. Les hommes et les femmes de cette époque attendent un libérateur politique. Jésus appelle donc au risque de décevoir l’attente et l’un de ses apôtres, Judas, trahira Jésus. Une vision trop simpliste consisterait à voir dans le choix de Judas la finalité de la trahison. Jésus aurait choisi Judas pour être trahi, afin que s’accomplisse sa mission. Cet homme, bien au contraire, est un apôtre au même titre que les autres à qui Jésus accorde sa confiance. Jésus choisit Judas, non pas pour être trahi, mais pour avancer dans sa mission. Le problème se situe dans l’interprétation de l’appel par Judas. Dans l’esprit de Judas, comme dans celui des autres apôtres et de tous les juifs de cette époque, fermente un espoir. Tous ces gens sous occupation romaine attendent un nouveau David pour restaurer la royauté d’Israël. Un malentendu s’installe à la vue et à l’écoute de Jésus qui leur annonce une royauté (Mt 19,28).
Judas espère que ce Jésus est le libérateur tant attendu. Jésus effectivement rassemble les foules, accomplit des miracles, mais jamais dans un dessein temporel. Alors, quand les choses tournent mal, quand il apparaît clairement que le destin politique de Jésus est perdu, Judas passe à l’ennemi et trahit Jésus par un baiser, pour trente pièces d’argent, non sans remords puisqu’il décide de se pendre. Le drame de Judas n’est pas tant sa trahison que son absence de repentir, mais les évangiles restent muets sur ses pensées au moment de mourir. Et là, tout demeure possible, car Jésus n’a pas condamné Judas.
Revenons au « suis-moi » lancé par Jésus. Cet appel comporte une exigence radicale, celle de laisser derrière soi des richesses désormais inutiles. Laisser sa barque de pêcheur est déjà un pas coûteux lorsque ce bien représente son outil de travail (Lc 5, 11). Lévi quitte tout dans le même dessein (Lc 5, 28). Un jeune homme riche est invité à vendre tous ses biens (Mt 19,21). En d’autres circonstances, Jésus invite même à quitter ses proches(Mt 19,29-30).
Toutes ces exigences ne sont pas à prendre au pied de la lettre, sauf vocation particulière. Éduquer ses enfants ou s’occuper de parents âgés est aussi une manière de suivre Jésus. Plus qu’une apologie du renoncement, Jésus invite à une pauvreté de cœur et donc à une disponibilité intérieure, condition minimale pour accueillir sa parole.
Le carton d’invitation va jusqu’à prendre la forme d’une croix (Lc 9,23).
Qui n’a pas envie de prendre les voiles, tel un Jonas, et de partir à l’opposé ? À travers ces propos très durs, Jésus donne une définition du chrétien. La croix signifie humilité dans la victoire, effacement dans la puissance, renoncement dans le pouvoir, pardon dans la violence. La croix c’est aussi laisser de côté ses propres occupations pour donner du temps ; c’est tout simplement renoncer à son bien pour le bien d’autrui. Ces actes ne visent pas à rechercher une quelconque souffrance, mais à faire grandir la paix et la joie. Tendre l’autre joue signifie qu’une réplique aussi justifiée soit-elle risque d’enclencher une escalade de la violence. Dieu ne demande pas à ceux qui le suivent de s’écraser ou de jouer les enfants de chœur, mais de bâtir un royaume inondé de larmes de joie.
Sens de l'appel
Le « Suis-moi » de Jésus est l'une des formules les plus percutantes des évangiles. En grec, c'est akolouthei moi — une invitation directe, sans explication, sans négociation. Voici quelques réflexions sur ce qu'elle porte.
Un appel sans condition préalable
Jésus ne demande pas d'abord à ses disciples de se convertir, de comprendre sa doctrine ou de remplir des conditions. Il les appelle au milieu de leur activité ordinaire — des pêcheurs à leurs filets, un collecteur d'impôts à sa table. L'appel précède la compréhension. C'est une relation avant d'être une croyance.
Un mouvement, pas une adhésion
Suivre implique le déplacement, la mise en route. Ce n'est pas « crois en moi » ou « obéis-moi », c'est « viens derrière moi ». Les premiers disciples ne savaient pas où ils allaient — ils savaient seulement qui les précédait. La foi ici est fondamentalement itinérante.
La rupture comme condition
Dans plusieurs récits, l'appel est immédiatement suivi d'un abandon : on laisse les filets, le bateau, le bureau des taxes, la famille. Ce n'est pas un ajout à la vie existante mais une réorientation radicale. Le cas du jeune homme riche est révélateur : il ne peut pas suivre parce qu'il ne peut pas lâcher.
Un appel universel mais exigeant
La formule revient à plusieurs reprises, notamment en Jean 21 (« toi, suis-moi ») adressé à Pierre après sa trahison — c'est une restauration autant qu'un appel. Mais Jésus utilise aussi le même verbe pour désigner la croix : « que chacun prenne sa croix et me suive ». Suivre n'est pas une métaphore douce.
Quel est mon chemin ?
La question « Quel est mon chemin ? » résonne différemment selon qu'on la pose à soi-même ou qu'on la pose à partir des évangiles. Les deux lectures se répondent.
Le chemin n'est pas donné, il est appelé
Aucun des disciples ne s'est choisi lui-même. Ils n'ont pas consulté leur vocation intérieure, pesé leurs talents, cherché leur « mission de vie ». Ils ont entendu quelqu'un dire : viens. Le chemin ne préexiste pas à l'appel — il s'ouvre dans la réponse. Ce que les évangiles suggèrent, c'est que la question « quel est mon chemin ? » ne trouve pas sa réponse dans l'introspection seule, mais dans l'écoute d'une voix qui vient du dehors.
Le chemin passe par ce qu'on laisse
Chaque récit de vocation comporte un arrachement. Ce qu'on abandonne n'est pas nécessairement mauvais — les filets, c'est le métier, la famille, la sécurité. La question n'est pas « qu'est-ce que je veux faire de ma vie ? » mais « à quoi est-ce que je m'accroche qui m'empêche de bouger ? » Le jeune homme riche illustre qu'on peut désirer suivre un chemin et être incapable d'en payer le prix. Le chemin vrai coûte quelque chose de réel.
Le chemin se découvre en marchant
Les disciples n'ont pas reçu une feuille de route. Ils ont reçu une direction : derrière moi. Le chemin se révèle dans le mouvement même. On ne comprend pas d'abord pour partir ensuite — on part, et la compréhension vient sur la route. Cela suppose d'accepter une part d'obscurité sur ce qui attend, et de faire confiance à celui qui précède plutôt qu'à la clarté de la destination.
Le chemin est personnel mais non solitaire
Le « toi, suis-moi » de Jean 21 — dit à Pierre alors que celui-ci désigne un autre disciple — est une remise en ordre radicale. Que t'importe son chemin ? Toi, suis le tien. Chaque appel est singulier, non transférable, non comparable. Et pourtant, on ne marche jamais seul : on suit quelqu'un, on marche avec d'autres. Le chemin est personnel sans être individualiste.
En fin de compte, la question « quel est mon chemin ? » reçoit dans les évangiles une réponse étrange : le chemin, c'est une personne, pas un itinéraire. Ce qui oriente n'est pas un plan mais une présence. Et cette présence ne supprime pas l'incertitude — elle la rend habitable.
