La morale sexuelle
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Dans ces études consacrées à la morale sexuelle, nous présenterons :
- L'histoire de la morale sexuelle
- La doctrine de l'Église catholique à travers les sources de la moralité
- La doctrine confrontée à la réalité des faits (les pratiques sexuelles)
- La masturbation dans l'histoire
- La sodomie dans l'histoire
- La masturbation dans les autres religions abrahamiques
- La sexualité dans les religions orientales
- La contraception
- Quelles limites fixer en matière de sexualité ? (tout m'est permis, mais...)
- Le consentement
- La violence du désir
- L'homosexualité dans le catholicisme
- L'homosexualité dans les autres religions
Histoire de la morale sexuelle
Préambule : pourquoi une histoire de la morale sexuelle ?
La morale sexuelle n'est pas une réalité immuable tombée du ciel, ni une simple construction sociale arbitraire. C'est une réalité historique complexe, façonnée par des héritages philosophiques, des révélations religieuses, des structures sociales et des découvertes scientifiques qui se sont succédés, confrontés et transformés sur deux mille ans. Comprendre cette histoire, c'est comprendre comment les sociétés humaines ont pensé le corps, le désir, la relation entre les personnes, la vie et la mort.
Cette étude ne prétend pas à l'exhaustivité : vingt siècles de pensée morale sur la sexualité constitueraient une bibliothèque entière. Elle vise à identifier les grandes ruptures, les continuités profondes, les figures intellectuelles et les événements décisifs qui ont structuré la manière dont l'Occident — principalement, mais pas exclusivement — a pensé et vécu sa sexualité depuis l'émergence du christianisme jusqu'à la crise morale contemporaine.
Un fil directeur traversera toute cette étude : la tension entre deux tendances fondamentales qui n'ont cessé de s'affronter — d'un côté, la volonté d'ordonner la sexualité à des fins qui la dépassent (procréation, alliance, sanctification, équilibre social) ; de l'autre, l'aspiration au plaisir autonome, à la libération du désir de toute norme extérieure. Cette tension n'est pas résolue. Elle est la structure même de l'histoire que nous allons raconter.
I. Le contexte du Ier siècle : héritages grec, romain et juif
A. L'héritage grec et romain
Le christianisme naissant émerge dans un monde méditerranéen marqué par deux grandes traditions morales sur la sexualité : la philosophie grecque et le droit romain.
La philosophie grecque — notamment le stoïcisme, dominant à Rome au Ier siècle — n'est pas austère par mépris du corps mais par conviction que la raison doit gouverner les passions. Pour les stoïciens, la sexualité est naturelle et légitime dans sa finalité procréatrice, mais le plaisir en lui-même n'est pas une valeur. L'excès sensuel (luxuria) est une faiblesse de l'âme qui cède à ce qui devrait lui être soumis. Cette vision influencera profondément les premiers Pères de l'Église. La priorité des Anciens n'est d'ailleurs pas d'exercer un jugement moral sur la sexualité, mais de se garder en santé : l'orgasme est considéré comme une sorte de miniature de l'épilepsie, la volupté génère une prostration que Tertullien appellera "perte d'âme". Les mouvements de la chair sont des fautes contre la raison avant d'être des péchés.
Le monde romain est en réalité beaucoup plus complexe que son image de liberté sexuelle débridée ne le suggère. Il connaît des normes strictes : la pudicitia (chasteté de la matrone), l'interdit de l'adultère pour les femmes (mais pas pour les hommes), la valorisation de la virilité qui condamne non l'homosexualité en soi mais le fait pour un citoyen libre d'être passif dans un rapport homosexuel. La Rome impériale du Ier siècle est traversée de contradictions entre un idéal austère républicain et des pratiques souvent dissolues des élites.
B. L'héritage juif
Le judaïsme apporte au christianisme naissant une vision de la sexualité très différente de l'ascétisme grec : le corps est bon (créé par Dieu "et c'était très bon", Gn 1, 31), le mariage est un commandement (mitzvah), la sexualité conjugale est un devoir sacré (onah) que le mari doit à sa femme. L'érotisme du Cantique des Cantiques est canonique. Le désir n'est pas en soi suspect.
Mais le judaïsme apporte aussi des interdits précis : la fornication (zenut), l'adultère, l'inceste, la bestialité, les relations entre hommes (Lv 18, 22). Ces interdits ont un fondement à la fois social (protection de la famille et de la lignée), rituel (la pureté nécessaire à l'alliance avec Dieu) et anthropologique (la distinction entre Israël et les nations).
La secte des Esséniens, contemporaine de Jésus, pratique une forme de célibat communautaire qui influencera certains courants chrétiens primitifs. Le mouvement apocalyptique auquel appartient Jean-Baptiste prône lui aussi une ascèse corporelle liée à l'attente imminente du Royaume.
C. L'enseignement de Jésus
Jésus lui-même n'élabore pas une théorie systématique de la morale sexuelle. Ses interventions sont ciblées et révélatrices. Il durcit l'interdit de l'adultère en l'intériorisant : "Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l'adultère dans son cœur" (Mt 5, 28). Il interdit le divorce (Mt 19, 3-9), sauf en cas de porneia — terme dont l'interprétation a alimenté des siècles de controverse. Il accueille les pécheurs sexuels avec miséricorde (la femme adultère, Jn 8 ; Marie-Madeleine) sans condamnner leurs actes. Il valorise le célibat "pour le Royaume des cieux" (Mt 19, 12) comme charismes, non comme obligation universelle.
Ce qui est frappant dans l'enseignement de Jésus, c'est la radicalisation de l'exigence intérieure combinée à la miséricorde concrète envers les pécheurs — une tension que l'histoire de la morale sexuelle chrétienne n'a jamais cessé de gérer avec plus ou moins de bonheur.
II. Les premiers siècles : la formation d'une morale chrétienne (Ier-IVe siècle)
A. Saint Paul : le corps, temple du Saint-Esprit
C'est saint Paul qui le premier élabore une théologie chrétienne du corps et de la sexualité. Ses épîtres posent des jalons fondamentaux. Le corps du chrétien est "temple du Saint-Esprit" (1 Co 6, 19) et membre du Corps du Christ : il ne peut donc être livré à la fornication sans que cela engage la dimension spirituelle la plus profonde de la personne. La fornication (porneia) est condamnée fermement (1 Co 6, 18 ; Ga 5, 19). Le mariage est valorisé comme image de l'union du Christ et de l'Église (Ep 5, 25-32), mais Paul ajoute famously : "Il est bon pour l'homme de ne pas toucher de femme" (1 Co 7, 1), exprimant sa préférence personnelle pour le célibat consacré comme forme d'indivision avec le Seigneur.
Paul n'est pas misogyne au sens contemporain, mais son époque et sa culture l'amènent à des formulations que l'histoire a parfois interprétées dans un sens dégradant pour la femme et pour la sexualité. Son réalisme pastoral (mieux vaut se marier que brûler, 1 Co 7, 9) témoigne d'une compréhension de la fragilité humaine que les générations suivantes ne garderont pas toujours.
B. Les Pères apostoliques et apologètes : une morale de la différence
Les premières générations chrétiennes définissent leur identité morale en contraste avec l'environnement gréco-romain. La Didaché (fin Ier siècle), l'Épître de Barnabé, la Lettre à Diognète insistent sur la chasteté, la fidélité conjugale, le refus de l'avortement et de l'exposition des enfants — pratiques courantes dans le monde romain — comme signes distinctifs de la communauté chrétienne.
Justin de Rome (IIe siècle) défend les chrétiens contre l'accusation de libertinage en soulignant leur stricte morale sexuelle : seul le mariage en vue d'avoir des enfants est acceptable ; ceux qui ne se marient pas vivent dans la continence parfaite. Cette position — qui lie la sexualité à la seule procréation — n'est pas encore universelle dans l'Église, mais elle va s'imposer progressivement.
C. Clément d'Alexandrie : le premier traité de sexualité conjugale
Clément d'Alexandrie (150-215) rédige le premier traité de morale sexuelle conjugale du christianisme, dans le Pédagogue. Profondément influencé par Philon d'Alexandrie (philosophe juif alexandrin), il adopte l'argument stoïcien selon lequel la finalité naturelle du rapport sexuel est la procréation : tout rapport qui n'est pas ordonné à cette fin transgresse la loi naturelle. Il va jusqu'à condamner les rapports conjugaux en dehors des périodes de fécondité de la femme — position que l'Église n'adoptera pas officiellement. Clément pose ainsi, dans sa radicalité initiale, le cadre qui ne variera guère jusqu'à Humanae Vitae (1968) : le rigorisme de l'ascétisme chrétien se met déjà en place.
D. Tertullien et l'encratisme
Tertullien (160-220) représente le courant le plus rigoriste des premiers siècles. Dans son Exhortation à la chasteté et son Traité de la monogamie, il pousse le rejet de la sexualité à ses limites : même le remariage après veuvage lui semble à peine tolérable. Il rejoindra le mouvement montaniste, hérésie rigoriste qui prônait un ascétisme total. Tertullien n'est pas représentatif de l'ensemble de la tradition, mais son influence sur la formation du vocabulaire moral chrétien (concupiscence, continence) est considérable.
Origène (185-254), autre grand Père alexandrin, poussa la logique ascétique à l'extrême en se castrant lui-même — geste que l'Église condamnera explicitement. Sa théologie spiritualiste tend à dévaloriser le corps comme obstacle à l'union avec Dieu.
Ces courants encratites (du grec enkrateia, maîtrise de soi) fondent une tradition de méfiance envers la sexualité qui marquera profondément la spiritualité monastique des siècles suivants, même si l'Église n'a jamais formellement adopté leurs positions les plus extrêmes.
III. Saint Augustin : la synthèse fondatrice (354-430)
A. Le parcours personnel d'Augustin
Aucun penseur n'a davantage marqué la morale sexuelle occidentale qu'Augustin d'Hippone. Son influence s'étend du Ve siècle jusqu'au XXe siècle, et ses positions restent un point de référence incontournable — et de controverses — dans toute la théologie morale chrétienne.
Le parcours personnel d'Augustin est inséparable de sa pensée. Avant sa conversion (386), il a vécu quinze ans en union libre avec une concubine qu'il aima profondément et dont il eut un fils (Adéodatus). Il a été manichéen — religion dualiste qui considérait la matière et le corps comme mauvais. Sa conversion au christianisme ne l'arracha pas instantanément à cette vision : les Confessions témoignent d'un combat intérieur intense avec le désir charnel ("Seigneur, donnez-moi la chasteté, mais pas encore"), et d'une méfiance durable envers la concupiscence, qu'il lie au péché originel.
B. La doctrine augustinienne du mariage et de la concupiscence
Augustin élabore une doctrine du mariage articulée autour de trois biens : la proles (la procréation), la fides (la fidélité conjugale) et le sacramentum (l'indissolubilité). Ce cadre restera la structure de base de la théologie catholique du mariage jusqu'au Concile Vatican II.
Sa vision de la concupiscence est le point le plus controversé de son héritage. Pour Augustin, la concupiscence sexuelle — le désir charnel qui échappe au contrôle de la raison — est la transmission même du péché originel. L'acte sexuel, même dans le mariage, est entaché de cette concupiscence : il n'est "excusé" que par la finalité procréatrice. Le plaisir sexuel recherché pour lui-même, même entre époux, constitue une faute vénielle. Cette position — jamais adoptée formellement par le Magistère mais massivement influente — créera une suspicion durable sur le plaisir conjugal.
Il faut cependant nuancer l'augustinisme populaire : Augustin n'a pas dit que la sexualité conjugale est mauvaise. Il a dit qu'elle porte la marque d'une blessure (le péché originel) qui ne disparaît que dans l'intention droite (procréation, devoir conjugal). Sa vision pessimiste de la nature humaine blessée n'est pas la même chose qu'un mépris du corps.
C. L'héritage augustinien
L'influence d'Augustin sur la morale sexuelle occidentale est immense et multiforme. Par lui, la morale sexuelle chrétienne hérite d'un vocabulaire de la culpabilité et de la blessure qui marquera profondément la confession sacramentelle, les pénitentiels médiévaux, et la psychologie collective des chrétiens pendant plus d'un millénaire. Elle hérite aussi d'un cadre conceptuel solide — les biens du mariage — qui structurera positivement la réflexion sur l'institution conjugale. La synthèse est ambivalente : valorisante pour le mariage comme institution, méfiante envers le désir comme tel.
IV. Le haut Moyen Âge : les pénitentiels et la "tarification" des péchés (Ve-XIe siècle)
A. Les pénitentiels : une casuistique minutieuse
Entre le Ve et le XIe siècle, la pastorale de la sexualité en Occident est largement dominée par les pénitentiels — manuels à l'usage des confesseurs qui prescrivent des pénitences précises pour chaque faute sexuelle. Ces textes, produits principalement dans les monastères irlandais et anglo-saxons, constituent une source historique précieuse sur les pratiques sexuelles de l'époque et sur la manière dont l'Église les catégorisait et les traitait.
Le pénitentiel de Colomban (fin VIe siècle) énumère onze fautes graves dont trois sexuelles : la sodomie, la fornication et la masturbation. Le pénitentiel de Bède (c. 673-735) comporte sept livres dont le premier, consacré à la fornication, comprend à lui seul 42 paragraphes. Le pénitentiel de Burchard de Worms (début XIe siècle) est célèbre par sa précision casuistique : pour avoir avalé du sperme, la pécheresse est condamnée à sept ans de régime au pain et à l'eau ; pour avoir mêlé du sang menstruel à la nourriture de son mari, cinq ans de jeûne ; pour avoir forniqué avec l'épouse d'autrui, quatre jours au pain et à l'eau et sept ans de pénitence.
Cette "tarification" du péché sexuel peut sembler étrange, voire mécanique. Elle témoigne en réalité d'une pastorale qui tente de proportionner la sanction à la faute, de distinguer les circonstances et les personnes, et de maintenir dans la communauté les pécheurs repentants plutôt que de les excommunier définitivement. C'est une forme primitive de la casuistique morale qui s'épanouira à la période scolastique.
B. L'Église et le mariage : une conquête progressive
Le haut Moyen Âge est aussi la période où l'Église étend progressivement son contrôle sur l'institution du mariage. Face aux pratiques germaniques (répudiation, rapt, mariage informel), l'Église défend l'indissolubilité du lien conjugal et exige le consentement des époux comme condition de validité. Ce combat — qui prendra des siècles — est une transformation majeure : il arrache le mariage à la logique du clan et de la propriété pour en faire une alliance libre entre deux personnes, sous le regard de Dieu. C'est une révolution anthropologique dont les effets sur la condition féminine, bien qu'ambivalents, sont réels.
L'interdit des degrés de parenté (prohibitions canoniques de consanguinité et d'affinité) est progressivement étendu, atteignant au concile du Latran II (1139) jusqu'au septième degré — ce qui rendait le mariage entre nombreux nobles quasiment impossible et créait une pression vers la dispense. Ce système sera rationalisé au quatrième concile du Latran (1215) qui le ramènera au quatrième degré.
V. La révolution scolastique : Thomas d'Aquin et la morale naturelle (XIIe-XIVe siècle)
A. La redécouverte d'Aristote
Le XIIe siècle voit une transformation intellectuelle majeure : la redécouverte des œuvres d'Aristote, transmises par les philosophes arabes (Averroès, Avicenne). Cette redécouverte ouvre une voie nouvelle pour la réflexion morale sur la sexualité : la loi naturelle. Plutôt que de fonder la morale sexuelle sur la seule révélation (Écriture, Tradition), la scolastique va chercher dans la nature humaine elle-même — telle que la raison peut la connaître — les normes de l'agir moral.
B. Albert le Grand et Thomas d'Aquin
Albert le Grand (1200-1280) et surtout Thomas d'Aquin (1225-1274) sont les architectes de cette synthèse entre raison naturelle et foi révélée en matière de morale sexuelle. Thomas développe dans la Summa Theologiae (IIa-IIae, qq. 153-154) une théologie de la luxure (luxuria) articulée autour de la notion d'acte secundum naturam (conforme à la nature) et contra naturam (contre nature).
Pour Thomas, la finalité naturelle de l'acte sexuel est la génération et l'éducation des enfants. Tout acte qui contrecarre délibérément cette finalité est contra naturam et constitue la forme la plus grave de luxure : la masturbation, les rapports homosexuels, la bestialité, la sodomie. Les formes moins graves — fornication, adultère, viol, inceste, sacrilège — sont certes peccamineuses mais secundum naturam en ce sens qu'elles ne détruisent pas la possibilité de la génération. L'acte homosexuel est, pour Thomas, objectivement plus grave que le viol d'une femme (même s'il est moins grave subjectivement compte tenu des intentions) — position que les mentalités contemporaines trouvent scandaleuse mais qui s'explique par sa logique interne : le viol, bien qu'abominablement injuste envers la personne, n'interdit pas la génération ; le rapport homosexuel l'exclut structurellement.
Cette architecture thomiste est à la fois lumineuse et contestable. Lumineuse parce qu'elle fonde la morale sexuelle non sur un arbitraire divin mais sur une lecture de la nature humaine accessible à la raison. Contestable parce que la notion même de "nature" qu'elle emploie est philosophiquement chargée et peut être questionnée : la sexualité humaine est-elle réductible à sa seule finalité reproductrice ?
C. Le concile de Latran IV et la codification du mariage
Le quatrième concile du Latran (1215) marque une étape décisive dans la systématisation de la morale conjugale. Il impose la proclamation des bans avant le mariage, oblige les chrétiens à la confession annuelle et à la communion pascale, et codifie les interdits en matière de consanguinité. C'est aussi ce concile qui, en imposant la confession annuelle obligatoire, généralise la pratique de l'examen de conscience sexuel et la direction spirituelle en matière de mœurs.
Entre 1150 et 1250, la pensée et la morale se font plus intolérantes envers ce qui est considéré "contre nature". L'homosexualité, de péché abominable, devient un crime assimilé à l'hérésie et punissable par le feu. Les autorités civiles légifèrent, prévoyant des peines allant de l'amende au bûcher selon la gravité des circonstances. Le concile du Latran III (1178) et le concile de Tolède avaient déjà prévu des sanctions canoniques sévères pour la sodomie cléricale.
VI. La Renaissance et la Réforme : deux révolutions opposées (XVe-XVIe siècle)
A. La Renaissance : un rééquilibrage humaniste
La Renaissance italienne opère une réévaluation progressive du corps et du plaisir, non contre le christianisme mais dans une perspective humaniste qui réconcilie l'héritage antique et la foi. L'art de la Renaissance célèbre la beauté du corps humain (Michel-Ange, Botticelli, Léonard de Vinci) comme reflet de la beauté divine. La littérature — Boccace dans le Décaméron, plus tard Rabelais — décrit la sexualité avec un naturalisme joyeux qui contraste avec la gravité médiévale.
Cette évolution culturelle ne traduit pas encore un changement de doctrine morale officielle, mais elle modifie le climat intellectuel dans lequel cette doctrine est reçue et vécue. La confiance humaniste dans la bonté de la nature — y compris humaine — prépare les remises en question de la période suivante.
B. La Réforme protestante : une révolution anthropologique
Luther et Calvin opèrent une transformation profonde de la morale sexuelle chrétienne, non par libertinage mais par des choix théologiques délibérés. La suppression du célibat obligatoire du clergé (Luther se marie en 1525 avec Katharina von Bora) est le signe le plus visible d'un rejet de la hiérarchisation médiévale : la virginité n'est plus un état supérieur au mariage.
La déclassification du mariage comme sacrement (Luther : le mariage est une "chose mondaine") a des conséquences considérables : sans caractère sacramentel, le mariage peut être dissous par le divorce. Luther admet le divorce dans certains cas (adultère, abandon malveillant). Cette rupture avec l'indissolubilité catholique ouvre une ligne de fracture qui ne cessera de s'élargir jusqu'au mariage civil laïc.
La Réforme crée aussi le principe du Sola Scriptura en matière morale : c'est l'Écriture seule, interprétée par la conscience éclairée, qui fonde la norme sexuelle — non le Magistère ou la Tradition. Ce principe, combiné avec l'absence de Magistère infaillible, produira à terme la pluralité doctrinale du protestantisme contemporain sur les questions sexuelles.
C. La réponse catholique : le concile de Trente
Face à la Réforme, le concile de Trente (1545-1563) confirme et précise la doctrine catholique du mariage. Il définit solennellement le mariage comme sacrement, réaffirme son indissolubilité, impose la forme canonique (mariage devant le prêtre et des témoins) pour la validité. Il renforce la formation morale du clergé et systématise l'enseignement moral dans les séminaires. La casuistique jésuite — art de résoudre les cas de conscience complexes — atteindra son apogée au XVIIe siècle, avant d'être critiquée par Pascal dans les Provinciales comme laxiste.
VII. Les XVIIe et XVIIIe siècles : rigorisme, libertinage et Lumières
A. Le jansénisme et le rigorisme moral
Le XVIIe siècle catholique est marqué par la controverse janséniste. Inspiré d'Augustin (Cornélius Jansen, Augustinus, 1640), le jansénisme prône un rigorisme moral sévère : la condition humaine est tellement blessée par le péché originel que seule la grâce irrésistible peut sauver l'homme. En matière sexuelle, cette vision se traduit par une rigueur extrême dans la direction spirituelle et par une suspicion profonde envers le plaisir.
Pascal condamne les jésuites dans les Provinciales (1656-1657) non pour leur rigueur mais pour leur laxisme supposé — en matière de casuistique, notamment. Cette querelle entre rigoristes et probabilistes sur la quantité et la qualité de la certitude morale requise pour agir marquera la théologie morale catholique jusqu'au XXe siècle.
B. Le libertinage : une contre-culture philosophique
En réaction au rigorisme ecclésiastique, une contre-culture libertine se développe en France aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le libertinage philosophique (Montaigne, La Rochefoucauld, Molière) n'est pas d'abord dissolution morale mais rejet de l'autorité dogmatique au profit de la raison naturelle. Le libertinage érotique (Casanova, le marquis de Sade, Choderlos de Laclos) en est la dimension plus provocatrice : il affirme le plaisir sexuel comme fin en soi, dégagé de toute justification procréatrice ou conjugale.
Le marquis de Sade (1740-1814) pousse cette logique jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes et les plus monstrueuses : si la nature est la seule norme, et si la nature contient la violence et la domination, alors le "crime" sexuel (viol, torture, meurtre) n'est qu'une expression de la nature. Cette réductio ad absurdum du naturalisme sexuel libertin restera un repoussoir dans toute la discussion ultérieure.
C. Les Lumières : la sécularisation de la morale sexuelle
Le XVIIIe siècle des Lumières entreprend une sécularisation de la morale qui inclut la morale sexuelle. Voltaire, Diderot, Rousseau remettent en cause l'autorité de l'Église sur la vie privée des citoyens. L'Encyclopédie (1751-1772) traite la sexualité de manière naturaliste, sans référence obligatoire à la doctrine catholique.
Foucault situe au XVIIIe siècle la naissance d'une nouvelle "technologie du sexe" déterminée non plus par la religion mais par la science et la médecine. Le contrôle des populations — enjeu politique croissant des États absolutistes — passe par la réglementation de la sexualité : natalité, mariage, avortement deviennent des questions d'État. Cette démographisation de la question sexuelle constitue une rupture majeure : la sexualité cesse d'être seulement une affaire entre l'individu et Dieu pour devenir un objet de gouvernement politique.
C'est aussi le XVIIIe siècle qui produit la grande panique morale autour de la masturbation. La publication d'Onania ou l'odieux péché de la masturbation (1715) et du Traité de l'onanisme (1760) du médecin Tissot inaugure une véritable cabale médicale qui fera de la masturbation une cause supposée de maladies gravissimes (cécité, folie, épilepsie, mort). Cette hystérie médicale, à laquelle l'Église ne participa pas directement, marquera profondément les mentalités du XIXe siècle.
VIII. Le XIXe siècle : hygiénisme, médicalisation et premières contestations
A. L'ère victorienne : pudeur officielle et hypocrisie réelle
Le XIXe siècle, souvent résumé dans sa dimension morale par le terme "victorianisme" (du règne de la reine Victoria, 1837-1901), est marqué par une tension entre une morale officielle rigoriste et des pratiques réelles beaucoup plus complexes. La bourgeoisie victorienne est celle qui codifie la pudeur, la séparation des sphères (la femme au foyer, pure et asexuée ; l'homme dans l'espace public), l'interdit de la discussion publique de la sexualité. "La sexualité doit rester invisible à une bourgeoisie qui n'en veut rien savoir."
En réalité, le XIXe siècle est aussi le siècle de la prostitution de masse dans les grandes villes industrielles, du développement de la pornographie imprimée, et d'une vie sexuelle secrète souvent débridée dans les couches sociales les plus "respectables". Cette hypocrisie collective sera précisément ce contre quoi Freud s'insurgera.
B. La médicalisation de la sexualité
Le XIXe siècle voit la sexualité devenir un objet médical et psychiatrique. Krafft-Ebing publie la Psychopathia Sexualis (1886), première classification systématique des "perversions sexuelles" — dont l'homosexualité, rebaptisée ainsi par le médecin hongrois Benkert en 1869. La médecine prend le relais de la morale religieuse pour classer, juger et traiter les comportements sexuels déviants.
Ce transfert de compétence est d'une importance historique considérable. Ce qui était auparavant un péché devient une maladie. Ce qui relevait du confesseur relève désormais du psychiatre. Comme le note Foucault, "le grand domaine médico-psychologique des perversions allait prendre la relève des vieilles catégories morales de la débauche ou de l'excès". Le vocabulaire change, le jugement de normalisation/déviance demeure.
C. Les premières contestations féministes et néo-malthusiennes
À la fin du XIXe siècle, plusieurs courants commencent à contester la morale sexuelle dominante. Les féministes de la première vague (suffragettes) réclament l'égalité des droits, y compris le droit à ne pas subir les rapports conjugaux non désirés. Les néo-malthusiens (d'inspiration anarchiste) prônent la contraception comme outil d'émancipation des classes populaires. Alexandra Kollontaï, militante bolchevique, lie la libération sexuelle à la révolution sociale. Ces mouvements n'ont pas encore de succès massif, mais ils posent les questions qui domineront le XXe siècle.
IX. Freud et la psychanalyse : une révolution conceptuelle (1900-1940)
A. La découverte de l'inconscient sexuel
Sigmund Freud (1856-1939) opère une révolution copernicienne dans la compréhension de la sexualité humaine. Ses Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905) et La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes (1908) posent des thèses qui vont ébranler les fondements de la morale sexuelle traditionnelle.
Pour Freud, la sexualité humaine (libido) est la force psychique fondamentale qui anime l'ensemble de la vie psychique. Elle n'est pas d'abord une réalité génitale adulte mais un processus qui commence à la naissance (sexualité infantile) et se développe à travers des stades (oral, anal, phallique, génital). Les névroses — l'hystérie, l'obsession, la phobie — sont dans une large mesure le produit du refoulement de la sexualité par les normes morales et sociales. La "morale sexuelle civilisée" crée plus de souffrance qu'elle n'en prévient.
La révolution freudienne est d'abord conceptuelle : elle désacralise la morale sexuelle en montrant ses racines psychologiques (la répression d'une énergie naturelle) et ses effets pathologiques (les névroses). Elle ne prône pas la dissolution de toute norme — Freud est conscient que la civilisation exige une certaine sublimation de la libido — mais elle délégitime la norme morale traditionnelle comme fondement suffisant d'une éthique sexuelle.
B. Les héritiers radicaux : Reich et Marcuse
Deux disciples dissidents de Freud vont politiser sa découverte. Wilhelm Reich (1897-1957), dans La révolution sexuelle (1936), lie la libération sexuelle à la révolution politique : la répression sexuelle produit des caractères autoritaires, fascistes ; la libération sexuelle est une condition de l'émancipation politique. Il invente l'expression "révolution sexuelle" qui fera florès dans les années 1960.
Herbert Marcuse (1898-1979), dans Éros et Civilisation (1955), développe une critique marxo-freudienne de la société industrielle capitaliste comme système de "répression additionnelle" de la libido — au-delà de la répression nécessaire à toute civilisation. Sa thèse d'une "désublimation répressive" (la libération sexuelle superficielle sert en réalité à maintenir le système capitaliste) inspirera une partie du mouvement de 1968.
X. Vatican II et Humanae Vitae : la grande bifurcation (1962-1968)
A. Le concile Vatican II : un souffle nouveau
Le Concile Vatican II (1962-1965) amorce un renouvellement significatif de la théologie du mariage et de la sexualité. La constitution pastorale Gaudium et Spes (1965) marque un tournant décisif : elle abandonne la terminologie médiévale de "fin primaire" (procréation) et "fin secondaire" (remède à la concupiscence) du mariage pour parler de l'amour conjugal comme "don de soi" mutuel, et elle reconnaît explicitement la valeur de l'union conjugale indépendamment de sa fécondité immédiate. La sexualité conjugale est présentée comme une expression d'amour et non seulement comme un moyen de reproduction.
Cette avancée est immense dans l'histoire de la théologie morale catholique. Elle ouvre la voie à une vision plus personnaliste et moins biologiste de la sexualité conjugale, qui sera développée par Jean-Paul II dans sa "théologie du corps".
B. Humanae Vitae : la fracture de 1968
Paul VI publie l'encyclique Humanae Vitae le 25 juillet 1968 — quelques semaines après Mai 68 et quelques mois après la légalisation de la pilule contraceptive en France (loi Neuwirth, décembre 1967). L'encyclique confirme l'interdit de la contraception artificielle, en le fondant sur le principe de l'inséparabilité des deux significations de l'acte conjugal : l'union et la procréation.
La réaction est sans précédent dans l'histoire de l'Église moderne. Des épiscopats nationaux entiers (Allemagne, Belgique, Canada, France) publient des déclarations qui, sans contredire formellement l'encyclique, laissent une large place à la conscience individuelle des époux. Des théologiens majeurs (Hans Küng, Edward Schillebeeckx) critiquent publiquement le document. Une fracture s'ouvre entre le Magistère romain et une large partie de l'opinion catholique mondiale qui ne sera jamais refermée.
Humanae Vitae marque une bifurcation historique : d'un côté, la doctrine officielle maintient la norme traditionnelle ; de l'autre, la pratique réelle des fidèles catholiques s'en éloigne massivement. Le fossé entre enseignement moral officiel et comportement effectif des fidèles n'a cessé de s'élargir depuis lors.
XI. La révolution sexuelle des années 1960-1970
A. Les conditions de la révolution
La révolution sexuelle des années 1960-1970 n'est pas une cause mais un effet — l'aboutissement de transformations qui se préparent depuis le XIXe siècle. Trois types de facteurs convergent pour rendre possible ce basculement.
Des facteurs techniques et médicaux : la commercialisation de la pilule contraceptive (autorisée par la FDA américaine en 1960, légalisée en France en 1967), le développement de l'antibiothérapie contre les maladies sexuellement transmissibles, la baisse de la mortalité infantile qui rend moins impérative une sexualité exclusivement reproductrice.
Des facteurs économiques et sociaux : l'urbanisation, l'accès des femmes à l'éducation et au travail salarié, l'émergence d'une "jeunesse" comme classe d'âge autonome avec sa propre culture.
Des facteurs culturels et politiques : l'influence des idées de Reich et Marcuse sur les mouvements étudiants, la contre-culture américaine (beatniks, hippies), le féminisme de la deuxième vague qui lie la maîtrise de son corps à l'émancipation politique.
B. Les transformations concrètes
La révolution sexuelle produit des transformations concrètes et durables : la baisse de l'âge du premier rapport sexuel, le développement de la sexualité hors mariage (concubinage, "aventures"), la décriminalisation progressive de l'homosexualité (France : 1982, suppression de la discrimination pénale), la légalisation de l'avortement (France : loi Veil, 1975), la montée du féminisme qui met au centre du débat politique la violence sexuelle et le droit à disposer de son corps.
En France, à la suite de Mai 68, le Mouvement de Libération des Femmes (MLF, 1970) et le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR, 1971) inscrivent les combats sexuels dans la lutte pour l'émancipation. La libération sexuelle peut se définir comme la "conquête d'une vie sexuelle non exclusivement reproductive et dégagée du carcan de l'institution du mariage."
C. Les ombres de la révolution
La révolution sexuelle a des ombres que les décennies suivantes mettront en lumière. La liberté sexuelle proclamée a souvent profité d'abord aux hommes : la disponibilité sexuelle des femmes a augmenté sans que disparaissent les rapports de domination. Certains intellectuels de l'époque (Guy Hocquenghem, René Schérer) ont plaidé pour la "libération" des relations sexuelles entre adultes et mineurs — aberration que le recul historique permet de nommer clairement : une rationalisation pédocriminelle sous couvert d'émancipation. La période post-68 est, selon l'historienne Malka Marcovich, celle de "paternalistes lubriques" qui ont profité du mouvement pour reproduire de vieux schémas de domination.
XII. L'épidémie du SIDA et le retour du réel (années 1980)
L'épidémie du SIDA, qui émerge au début des années 1980, constitue un choc brutal pour la révolution sexuelle. Le virus VIH, transmis notamment par voie sexuelle, fait de la sexualité un lieu de mort potentielle. La promotion du préservatif comme outil de prévention réintroduit la notion de "safe sex" — une norme, fût-elle médicale plutôt que morale, encadrant les pratiques sexuelles.
Pour l'Église catholique, le SIDA confirmait la sagesse des normes morales traditionnelles (fidélité conjugale, chasteté) comme facteurs objectifs de protection. Pour les militants LGBT, l'épidémie accéléra la politisation du mouvement et révéla l'ampleur de la discrimination envers les homosexuels. La crise du SIDA est ainsi paradoxalement un accélérateur de la visibilité homosexuelle et un frein temporaire à la libéralisation des mœurs.
XIII. Jean-Paul II et la théologie du corps : une refondation (1979-1984)
Entre 1979 et 1984, Jean-Paul II prononce une série de 129 catéchèses qui constituent ce qu'il appelle la "théologie du corps" — la réponse anthropologique catholique la plus ambitieuse à la révolution sexuelle. Plutôt que de répéter des interdits, Jean-Paul II propose une vision positive : le corps humain, sexué, est un "sacrement" — un signe visible d'une réalité invisible. La masculinité et la féminité sont une "herméneutique du don" : le corps dit quelque chose sur la vocation de la personne humaine à s'appartenir en se donnant.
La théologie du corps fonde la morale sexuelle non sur la loi naturelle biologiste de Thomas d'Aquin ni sur l'anthropologie pessimiste d'Augustin, mais sur une phénoménologie de la personne et du don. Elle fournit à la morale sexuelle catholique un fondement anthropologique renouvelé qui répond aux objections des années post-68 : la norme ne nie pas le plaisir mais l'intègre dans une vision plus large de la personne humaine comme être de don et de relation.
L'encyclique Veritatis Splendor (1993) développe la philosophie morale sous-jacente à cette vision, notamment la doctrine des actes intrinsèquement mauvais et le rejet du proportionnalisme et du conséquentialisme. Elle représente la synthèse théologique la plus rigoureuse de la morale sexuelle catholique contemporaine.
XIV. La fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle : pluralisme et nouvelles questions
A. La reconnaissance de l'homosexualité
La dernière décennie du XXe siècle et les deux premières du XXIe voient la reconnaissance légale progressive des unions homosexuelles dans de nombreux pays occidentaux : Danemark (1989, premiers partenariats civils), Pays-Bas (2001, premier mariage homosexuel légal), France (2013, mariage pour tous), États-Unis (2015, Obergefell v. Hodges). Cette évolution juridique sans précédent marque une rupture avec vingt siècles de droit occidental fondé sur le mariage hétérosexuel.
Du côté de l'Église catholique, Amoris Laetitia (François, 2016) introduit une souplesse pastorale nouvelle vis-à-vis des divorcés remariés, sans modifier la doctrine. Le débat sur l'homosexualité dans l'Église se poursuit, avec des positons différentes selon les tendances théologiques et les conférences épiscopales.
B. MeToo et la redécouverte du consentement
Le mouvement MeToo (2017) constitue une nouvelle rupture : il révèle l'ampleur des violences sexuelles, du harcèlement et des abus de pouvoir dans les sociétés occidentales — y compris dans des milieux culturellement progressistes qui se réclamaient de la révolution sexuelle. MeToo déplace le centre de gravité du débat moral : ni la procréation ni l'amour conjugal ne sont au premier plan, mais le consentement comme condition absolue de tout acte sexuel légitime.
Ce glissement est historiquement significatif. Le critère du consentement est ancient (les moralistes catholiques ont toujours distingué l'acte volontaire de l'acte subi), mais il devient désormais le critère dominant dans l'éthique sexuelle laïque contemporaine — au point de suffire, dans beaucoup d'esprits, à légitimer n'importe quel acte consenti entre adultes. Ce "consentementalisme" a ses vertus (protection contre la violence et la domination) et ses limites (il ne peut seul fonder une anthropologie de la sexualité).
C. Les nouvelles questions : genre, transidentité, PMA
Le XXIe siècle est traversé par des questions inédites que les traditions morales antérieures n'avaient pas anticipées : la théorie du genre (Judith Butler), la transidentité, la procréation médicalement assistée (PMA), la gestation pour autrui (GPA), la pornographie de masse via internet, les applications de rencontres sexuelles.
Ces nouvelles réalités posent des défis à la fois aux traditions morales religieuses et à l'éthique laïque du consentement. La question de la GPA, par exemple, divise profondément les féministes entre celles qui y voient une émancipation et celles qui dénoncent une marchandisation du corps féminin et une exploitation des femmes précaires. La pornographie de masse pose la question de ses effets sur la conception de la sexualité, notamment chez les adolescents.
XV. Bilan : les grandes lignes de force de deux mille ans de morale sexuelle
A. La tension fondamentale : finalisme contre hédonisme
Deux mille ans d'histoire de la morale sexuelle peuvent se lire comme l'histoire d'une tension fondamentale entre deux positions anthropologiques. D'un côté, la conviction que la sexualité a une finalité qui la dépasse — procréation, alliance, sanctification, équilibre social — et que c'est cette finalité qui lui confère sa dignité et ses normes. De l'autre, l'aspiration à un plaisir autonome, suffisant à lui-même, dont la seule limite serait le consentement de l'autre.
Aucune des deux positions pures n'est viable à long terme. Le finalisme strict (la sexualité n'est bonne que pour la procréation) nie une dimension essentielle de l'amour humain et de la dignité de la personne. L'hédonisme consentementaliste (tout acte consenti est légitime) ne peut rendre compte de l'expérience des personnes qui souffrent de pratiques consenties (addiction pornographique, promiscuité destructrice, etc.) et ne peut fonder une anthropologie de l'engagement et du don.
B. Les grandes ruptures historiques
Cinq ruptures majeures scandent ces vingt siècles : la synthèse augustinienne (Ve siècle), qui lie la sexualité à la procréation et la concupiscence au péché originel ; la systématisation thomiste (XIIIe siècle), qui fonde la morale sexuelle sur la loi naturelle et la distingue entre actes selon et contre nature ; la Réforme protestante (XVIe siècle), qui supprime la hiérarchie virginité-mariage et ouvre la voie au pluralisme doctrinal ; la révolution freudienne (début XXe siècle), qui délégitime la morale répressive en montrant ses coûts psychologiques ; la révolution sexuelle (années 1960-1970), qui sépare sexualité et reproduction grâce à la contraception et revendique le plaisir comme droit.
C. La crise contemporaine et les questions ouvertes
La situation contemporaine est caractérisée par une pluralisation radicale des normes sexuelles, une crise de transmission des traditions morales religieuses, et une montée du "consentementalisme" comme seule norme partagée. Cette situation produit à la fois des gains réels (protection contre la violence, reconnaissance de la diversité des expériences humaines) et des pertes réelles (dissolution du cadre d'engagement, difficulté à penser l'amour comme don durable, exposition des plus vulnérables à l'exploitation).
La question posée à notre époque est celle-ci : est-il possible de fonder une éthique sexuelle qui intègre les acquis de la révolution des droits (égalité, consentement, non-violence) sans dissoudre l'idée qu'il existe une vérité sur la sexualité humaine — une vérité accessible à la raison, ancrée dans la structure de la personne, et qui ne se réduit ni à la loi naturelle biologiste des scolastiques ni à l'autonomie de la volonté des Modernes ?
C'est cette question que Jean-Paul II posait dans sa théologie du corps. C'est cette question que les traditions morales religieuses continuent de poser, avec leurs forces et leurs limites, face au relativisme moral contemporain. C'est cette question que l'histoire de vingt siècles de morale sexuelle nous lègue, comme un héritage difficile et précieux.
Conclusion : une histoire inachevée
L'histoire de la morale sexuelle en Occident est une histoire de tensions non résolues, de ruptures et de continuités entremêlées, d'héritages assumés et refusés. Elle ne conduit pas vers un progrès linéaire — ni vers une libération progressive de toutes les normes, ni vers un maintien indéfini de la tradition. Elle est le lieu où les sociétés humaines se débattent avec des questions fondamentales : qu'est-ce que le corps ? qu'est-ce que le désir ? qu'est-ce que l'amour ? qu'est-ce que la liberté ? Quel rapport entre la personne et la communauté, entre le plaisir individuel et le bien commun ?
Les réponses données à ces questions varient selon les époques, les cultures et les traditions. Mais les questions elles-mêmes demeurent. Et c'est précisément parce qu'elles demeurent que l'histoire de la morale sexuelle reste une histoire vivante — une histoire qui n'est pas terminée, et dont nous sommes, qu'on le veuille ou non, les acteurs et les héritiers.
Sources principales : Augustin d'Hippone, Le bien du mariage (401) ; Thomas d'Aquin, Summa Theologiae (IIa-IIae, qq. 153-154) ; Michel Foucault, Histoire de la sexualité (3 vol., 1976-1984) ; Sigmund Freud, La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes (1908) ; Jean-Paul II, Théologie du corps (1979-1984) et Veritatis Splendor (1993) ; Paul VI, Humanae Vitae (1968) ; Concile Vatican II, Gaudium et Spes (1965) ; André Paul, Éros enchaîné (2015) ; Jean-Louis Flandrin, Le sexe et l'Occident (1981) ; Guy Bedouelle, Jean-Louis Bruguès, Philippe Becquart, L'Église et la sexualité (2006) ; Wilhelm Reich, La révolution sexuelle (1936) ; Herbert Marcuse, Éros et Civilisation (1955) ; Wikipedia France, articles "Révolution sexuelle", "Histoire de la sexualité", "Doctrine de l'Église catholique sur la sexualité" ; EHNE, "Libération sexuelle et révolutions sexuelles".
Chronologie synthétique
| Période / Date | Événement ou figure | Signification morale |
|---|---|---|
| Ier siècle | Saint Paul — Épîtres | Fondation théologique : corps temple du Saint-Esprit, condamnation de la porneia, valorisation du mariage et du célibat consacré |
| IIe siècle | Clément d'Alexandrie | Premier traité de morale sexuelle conjugale : lien sexualité-procréation, début du rigorisme ascétique |
| IIe-IIIe siècle | Tertullien, Origène | Courant encratite : dévaluation radicale du corps et de la sexualité |
| Ve siècle | Saint Augustin (354-430) | Synthèse fondatrice : biens du mariage, concupiscence liée au péché originel, influence décisive sur tout l'Occident |
| VIe-XIe siècle | Pénitentiels (Colomban, Bède, Burchard) | Codification casuistique des péchés sexuels, tarification des pénitences |
| 1215 | IVe concile du Latran | Codification du droit matrimonial, obligation de la confession annuelle |
| XIIIe siècle | Thomas d'Aquin (1225-1274) | Synthèse scolastique : loi naturelle, distinction actes secundum/contra naturam, classification de la luxure |
| 1517-1563 | Réforme protestante / Concile de Trente | Rupture sur le mariage-sacrement, le divorce, le célibat clerical ; réaffirmation catholique et codification tridentine |
| XVIIe siècle | Jansénisme / Casuistique jésuite | Débat rigorisme vs probabilisme ; Pascal et les Provinciales |
| 1715-1760 | Onania / Tissot | Panique médicale autour de la masturbation : médicalisation de la morale sexuelle |
| XVIIIe siècle | Lumières / Foucault : naissance de la "technologie du sexe" | Sécularisation, politisation démographique, naissance du libéralisme sexuel philosophique |
| XIXe siècle | Ère victorienne / Krafft-Ebing | Pudeur bourgeoise officielle, médicalisation et psychiatrisation des "perversions" |
| 1905-1908 | Freud : Trois essais / Morale sexuelle civilisée | Révolution conceptuelle : libido, refoulement, coût psychologique de la répression |
| 1936 | Wilhelm Reich : La révolution sexuelle | Politisation : lien libération sexuelle / émancipation politique |
| 1955 | Marcuse : Éros et Civilisation | Critique marxo-freudienne de la répression additionnelle |
| 1960-1967 | Pilule contraceptive (FDA 1960, loi Neuwirth 1967) | Séparation technique sexualité-reproduction : révolution des conditions matérielles |
| 1965 | Gaudium et Spes (Vatican II) | Renouvellement de la théologie catholique du mariage : vision personnaliste et amour conjugal |
| 1968 | Mai 68 / Humanae Vitae | Double rupture : révolution culturelle des mœurs ET confirmation de l'interdit contraceptif ; fracture Église-fidèles |
| 1970-1975 | MLF, FHAR, loi Veil | Institutionnalisation du féminisme et de l'activisme homosexuel ; légalisation de l'avortement |
| 1979-1984 | Jean-Paul II : Théologie du corps | Refondation anthropologique de la morale sexuelle catholique : le corps sacrement du don |
| 1981- | Épidémie du SIDA | Retour du réel : la sexualité comme lieu de mort possible ; politisation des mouvements LGBT |
| 1993 | Jean-Paul II : Veritatis Splendor | Synthèse philosophique : actes intrinsèquement mauvais, rejet du proportionnalisme |
| 2001-2015 | Mariage homosexuel légalisé (Pays-Bas 2001, France 2013, USA 2015) | Rupture juridique historique avec vingt siècles de droit matrimonial occidental |
| 2016 | François : Amoris Laetitia | Souplesse pastorale sur les divorcés remariés ; débat interne à l'Église catholique |
| 2017- | MeToo | Redécouverte du consentement comme enjeu central ; révélation de l'ampleur des violences sexuelles |
