Je crois

Une confession de foi

Lorsque nous professons notre foi, nous commençons par dire : " Je crois " ou " Nous croyons ". Si la proclamation du Credo se fait toujours à la première personne, ce « je crois » n’est possible que grâce à un « nous croyons » qui toujours précède et entoure. Car le credo s'énonce en Eglise, communauté rassemblée pour proclamer une même foi.

Ainsi, chaque fois que je dis « je crois », c’est tout l’immense vaisseau de la foi de l’Église que je mets en branle, c’est toute la Révélation d’un coup que je mets en première personne et que je convoque dans l’acte présent de ma parole.

Et comme la vaste tribu des mots, sous la houlette d’un enfant, se fraie un nouveau chemin vers le monde, me voici porteur et berger de la Parole, moi qui ne sais que balbutier.

Comme une voix se perd dans l’espace, comme un sillage s’efface dans l’océan, l’écho et la trace de mon « je » ne vont-ils pas se perdre dans le Mystère que je confesse, dans ces mots que je n’ai pas choisis et qui, de toutes parts, excèdent mes prises, débordent et parfois déroutent mon intelligence, jugent ma vie ? Marguerite Léna, Dans Revue Lumen Vitae 2009/1 (Volume LXIV), pages 59 à 64.

CEC-185 Qui dit " Je crois ", dit " J’adhère à ce que nous croyons ". La communion dans la foi a besoin d’un langage commun de la foi, normatif pour tous et unissant dans la même confession de foi.

CEC-186 Dès l’origine, l’Église apostolique a exprimé et transmis sa propre foi en des formules brèves et normatives pour tous (cf. Rm 10, 9 ; 1 Co 15, 3-5 ; etc.). Mais très tôt déjà, l’Église a aussi voulu recueillir l’essentiel de sa foi en des résumés organiques et articulés, destinés surtout aux candidats au baptême :

Cette synthèse de la foi n’a pas été faite selon les opinions humaines ; mais de toute l’Écriture a été recueilli ce qu’il y a de plus important, pour donner au complet l’unique enseignement de la foi. Et comme la semence de sénevé contient dans une toute petite graine un grand nombre de branches, de même ce résumé de la foi renferme-t-il en quelques paroles toute la connaissance de la vraie piété contenue dans l’Ancien et le Nouveau Testament (S. Cyrille de Jérusalem, catech. ill. 5, 12 : PG 33, 521-524).

CEC-187 On appelle ces synthèses de la foi " professions de foi " puisqu’elles résument la foi que professent les chrétiens. On les appelle " Credo " en raison de ce qui en est normalement la première parole : " Je crois ". On les appelle également " Symboles de la foi ".

Je crois en

En français, il y a une différence entre "je crois que ... " et "je crois en ... ". Quand je dis : "Je crois qu'il va faire beau demain", cela implique une incertitude. Si "je crois que ...", je ne sais pas de façon certaine. La croyance se différencie du savoir intelligible et de la science. Je ne crois pas que la terre est ronde, je le sais, parce qu'il existe des preuves. Chacun court dans son registre, mais ils ne s'opposent pas. Avoir foi en quelqu'un repose sur une expérience tangible. Deux personnes deviennent des amis à travers une histoire commune, un vécu qui témoigne de l'authenticité de la relation. Des signes de croyance donnent un fondement à la foi.

Que penserions-nous de notre médecin s'il nous disait : "Je crois que vous avez une maladie grave" ? Du médecin, nous attendons qu'il sache et qu'il nous informe des conséquences. Nous n'admettons pas qu’il puisse se contenter de croire que ... Je crois que... exprime une opinion imprégnée de doute. Au contraire, "croire en" consiste à accorder un crédit, à se fier à une personne, à lui faire confiance.

Dans le symbole des apôtres, lorsqu’il s’agit de parler des personnes divines, le texte dit : « Je crois en Dieu » (eis theon, en grec ; in Deum, en latin). Cette préposition d’une force particulière exprime la foi-confiance (fides) en un Dieu personnel et tout autant le contenu de foi qui nous vient de la révélation. Quand il s’agit des biens du Royaume, le texte utilise l’expression credo sanctam ecclesiam catholicam… : « je crois (à) la sainte Église catholique, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair, la vie éternelle ». Ces éléments sont objet de foi ; ils concernent les dons de Dieu et non Dieu lui-même.

Étymologie

Selon le dictionnaire étymologique (A. Rey) le verbe "croire" est issu du latin credere, ancien terme de la langue religieuse, d'origine indo-européenne, conservé seulement en indo-iranien (védique çráddadhati, juxtaposé de çrát) et en italo-celtique (vieil irlandais cretim et gallois credaf « je crois »). Tout comme fides (? foi), credere a pris très tôt des emplois généralement profanes, par suite de la domination de plus en plus grande de la culture matérielle méditerranéenne sur la culture indo-européenne d'origine orientale. Ainsi, il a signifié « mettre sa confiance en qqn, en qqch. », « confier qqch. à qqn » d'où, concrètement, « prêter » (? crédit) et « croire qqn, qqch. ». L'introduction du christianisme est venue rendre au verbe un rôle religieux, credo « je crois » étant affecté à traduire le grec pisteuô et fides le grec pistis ; de sorte qu'en pleine période romane, fides s'est remis à servir de substantif verbal à credere qui n'avait aucun dérivé pour remplir ce rôle. Devant cette situation de déséquilibre et suivant un procédé courant en latin, on a forgé credentia qui est représenté dans tout le domaine roman et n'a pas donné moins de trois mots en français (créance*, crédence* et croyance*), tandis que foi conservait son sens religieux. Grâce au christianisme, les résultats de la contamination de deux groupes subsistent jusqu'à présent.

Le verbe est apparu au sens religieux d'« avoir foi », l'expression la plus ancienne, croire en Dieu (v. 980), évinçant croire à Dieu (fin XIIe s.), une différence sémantique entre les deux prépositions se manifestant ensuite : en impliquant une croyance spirituelle et morale et à une croyance intellectuelle. Cette différence est également pertinente pour les emplois plus généraux de croire à (l'innocence de qqn, par exemple) attestés au XVIIe siècle. Croire à implique parfois une croyance naïve (croire au Père Noël). Dès son apparition en français, le verbe a aussi le sens non religieux d'« admettre (qqch.) pour vrai », « ajouter foi aux paroles de (qqn) ». En ce sens, la construction transitive (1080) s'est généralisée aux dépens de l'ancienne construction croire à qqn (encore en 1787). L'ancienne construction renforcée en croire qqn (XIe s.) y ajoute la nuance d'« apporter une adhésion totale, mais personnelle » ; elle a fourni les locutions usuelles en croire ses yeux, ses oreilles (v. 1120), utilisées surtout en phrase négative. Par extension, croire signifie « penser, être d'avis que » (v. 1160), sens déjà connu du latin qui employait credo en incise. Il s'emploie spécialement dans croire qqn + attribut (1625 ; une fois en 1211) et croire qqn quelque part, dans une situation « penser qu'il est » (1600). La forme pronominale se croire « se considérer comme » a souvent une valeur péjorative : « se considérer à tort comme » (d'où absolument se croire dans le registre familier). Dès l'ancien français (1080), croire réalise l'idée d'avoir confiance en qqn, en construction transitive (XIIe s.) et en construction intransitive (1180), avant de s'étendre à l'idée d'« avoir confiance en l'efficacité, au pouvoir de (qqn, qqch.) » (av. 1662, croire aux astrologues, aux médecins).

Selon le dictionnaire étymologique (A. Rey), le mot "foi" vient du latin classique fides « foi, confiance », « loyauté », « promesse, parole donnée » ; le latin chrétien a spécialisé l'emploi du vocable au sens de « confiance en Dieu » ; le mot se rattache à une racine indo-européenne °bheidh- « avoir confiance ». Le mot foi (la foi de qqn en, pour...) signifie « fait de croire (qqn) » — d'où homme de foi (XIVe s.) et depuis l'époque classique ajouter foi à (1541) — cette acception se retrouvant aujourd'hui dans quelques emplois comme digne de foi, et « confiance absolue » (v. 1180), surtout avec le verbe avoir (avoir foi en, dans, mil. XVIIIe s.).

Foi et doute

Comprendre et croire

Y a-t-il une opposition entre croire et comprendre ? Peut-on croire en une chose incompréhensible pour la raison ? Les mystères divins (création, incarnation, résurrection) sont hors compréhension, mais ne s'opposent pas à la raison.

"Entendons : entre l’acte de comprendre, qui est à la charge de la raison, et celui de croire les vérités révélées, il n’y a pas seulement une différence de procédure ni même de fondement, mais encore, de façon plus radicale, une différence de contenu ; deux procédures aussi distinctes par conséquent que le sont la recherche sans limites et la soumission à ce qui est proposé comme vrai, mais surtout l’intérêt porté d’une part à ce qui se présente dans le champ de l’expérience commune et l’accueil d’autre part d’une série de réalités communiquées à l’homme dans l’émerveillement de l’inattendu et de l’inouï." (Pierre-Jean Labarrière, Croire et comprendre, Cerf, 1999, p. 60).

Crois pour comprendre. Augustin d'Hippone.
Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre. Saint Anselme.

Voir aussi les réflexions sur la page 'Dieu donne la foi'.

Je crois donc je doute

Avoir foi en quelqu’un, c’est lui accorder sa confiance. Un enfant, juché sur un muret, saute dans les bras de son père, parce qu'il sait que son père le rattrapera. Une personne prise au piège d'un incendie sautera dans le drap tendu des pompiers. Elle est obligée de faire confiance si elle veut sauver sa vie. Dans une relation amoureuse, les partenaires ont confiance l'un en l'autre, mais aucune preuve irréfutable ne permet de dire : je resterai à tes côtés jusqu'à la mort. Un doute subsiste, parce que les aléas de la vie nous échappent. Le propre de la confiance est d'avancer, sans tout connaître de l'avenir. La confiance est consubstantiellement liée à l’incertitude. La foi mûrit à travers les épreuves ; elle s’approfondit à travers des interrogations. Enracinée dans une parole donnée, la foi est assez souple pour ne pas se fossiliser, pour ne pas se scléroser.

Dans les évangiles, nous voyons des personnes croire en Jésus, notamment dans les miracles (voir le sujet). Certains disciples de Jésus ont douté sur sa personne :

Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? (Mt 11,3)

Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. (Jn 20,25).

Il est humain de vouloir des preuves, ou tout au moins des signes. Deux amoureux avancent ensemble parce qu'ils se donnent des signes de leur amour. Quels signes Dieu nous donne-t-il ?

Dans la révélation biblique, Dieu demande à Abraham de quitter son pays.

Gn 12,1-2 Va-t’en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, et je te bénirai; je rendrai ton nom grand, et tu seras une source de bénédiction.

Abram ne connaît pas ce dieu ; pas même son nom. « Va ! » Cette injonction d’une syllabe résonne dans l’histoire, car elle initie autant le chemin de l’homme que les voies d’un dieu mystérieux. Abram ne discute pas l’ordre divin. Il obéit en se mettant en route, en quittant ses terres natales, en laissant ceux qui lui ont transmis la vie. Il rompt avec le passé pour un voyage initiatique. Abram se met en route à 75 ans plutôt que de goûter au repos de la vieillesse. Il abandonne son pays dans une confiance assurée, sans savoir où ses pas le mèneraient.

Hé 11,8 C'est par la foi qu'Abraham, lors de sa vocation, obéit et partit pour un lieu qu'il devait recevoir en héritage, et qu'il partit sans savoir où il allait.

Abram accorde sa confiance en ce dieu anonyme et invisible. Mais Dieu lui accorde aussi sa confiance ; il lui donne sa foi à travers le don d'une alliance. Dieu promet une terre et une descendance (voir le sujet). Abraham et Sarah doutent de cette promesse à cause de leur âge :

Gn 17,17 Abraham se jeta face contre terre et il rit ; il se dit en lui-même : « Un enfant naîtrait-il à un homme de cent ans ? Ou Sara avec ses quatre-vingt-dix ans pourrait-elle enfanter ? » 18,11 Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge, et Sara avait cessé d’avoir ce qu’ont les femmes. 12 Sara se mit à rire en elle-même et dit : « Tout usée comme je suis, pourrais-je encore jouir ? Et mon maître est si vieux ! »

L'expérience de la foi n'est pas un long fleuve tranquille. Nous ne connaissons pas tous les détails du chemin qui mène à Dieu. L'important est de ne jamais s'arrêter, de se relever en cas de chute et surtout de se laisser chercher par Dieu. S'il est sain se s'interroger, il est saint de savoir se taire et d'écouter ce que Dieu veut nous dire. Dieu ne résout pas les équations de la raison, mais il déplace les montagnes en nous ouvrant à l'incoyable.

Le doute fait grandir lorsqu'il est acceptation de ne pas tout savoir, de ne pas tout comprendre. Il conduit à l'immobilisme et à l'absurde lorsqu'il refuse toute forme d'engagement avec les risques qu'il comporte. Un doute permanent conduit à la peur ; il freine notre cheminement vers un terme que nous ne connaissons pas avec certitude. L'ultime promesse, celle de la résurrection et de la vie éternelle, ne s'accueille que dans la foi.

L'acte de croire

Tiré du livre de B. Sesboüé, Croire, pp. 37-55.

Qu’est-ce que croire ?

La foi, je vois à peu près de quoi il s’agit, mais l’acte de croire est pour moi bien plus obscur. » Croire ne va de soi pour personne et plus que Jans la culture de notre monde, où tous les croyants ne foi « exposée » et où les incroyants sont souvent bien loin d’être au clair non seulement avec la foi, mais encore avec ce qui permet de croire. Tous ont donc à s’interroger sur le sens de l’acte de croire, plutôt que de vivre sur une qui ne se pose pas de questions. C’est pourquoi il convient de nous interroger sur ce que signifie cet acte et surtout le justifier.

Croire s’oppose à savoir. C’est une forme originale de rapport à un objet de connaissance. On sait de « science certaine », comme on dit. L’objet de la croyance apparaît moins sûr. C’est de l’ordre de l’« intime conviction » comme pour les jurés. Mais alors croire laisse encore la place à un doute. Toute notre idéologie contemporaine fait confiance au savoir, en particulier aux sciences, et reste réservée sur le domaine de la croyance, jugée inférieure. Celle-ci est de l’ordre de la conviction personnelle, c’est-à-dire de ce qui ne se discute pas, mais qui ne peut pas non plus se partager. Cette vue des choses reste encore bien superficielle. En fait, le « croire » est quotidien dans nos vies et nous ne pouvons nous en passer. D’abord, nos connaissances elles-mêmes sont le fruit de la réception du savoir des autres. Tout ce que l’enfant ou l’adolescent apprend à l’école, il le reçoit et le croit sur la base de la science de ses maîtres. Il n’est absolument pas en mesure de refaire lui-même toutes les vérifications, enquêtes ou expériences scientifiques qui lui permettraient d’aboutir au même résultat. Peut-être un jour, dans la discipline étroite qu’il aura choisie, sera-t-il à même de vérifier sur pièces ce qu’il aura cru jusqu’alors sur la parole de ses anciens professeurs. Il en va de même pour les informations que nous lisons dans le journal, comme dans nos relations quotidiennes où les nouvelles se répandent par ce qu’on appelle le « téléphone arabe ». Sans doute, devons-nous être critiques dans chaque cas... Nous sommes tenus à la prudence et en certains cas à la méfiance. Il reste cependant cette donnée élémentaire : nous ne pouvons vivre sans croire ce que disent les autres. Cette confiance est à la base de la société, c’est pourquoi le mensonge est une chose si grave dans toute vie sociale. La franchise est la première forme de l’honnêteté.

Croire dans les autres

On ne peut vivre en société sans faire confiance, c’est-à-dire sans un minimum de foi dans les autres. On ne peut aimer d’amour ou d’amitié sans croire en l’autre. Le OUI conjugal que se disent deux fiancés est le résultat de leur amour mutuel. Mais cet amour repose sur une foi mutuelle, une foi qui fait « crédit » à l’autre et compte sur sa fidélité pour l’avenir. Le mariage est un exemple frappant de la solidarité entre la foi, l’espérance et l’amour. Le lien entre la foi, l’espérance et l’amour vaut pour toutes sortes d’autres engagements. Je ne peux me consacrer à une cause humanitaire, par exemple, sans être habité par l’amour de ceux qui sont victimes de violences ou d’injustices, sans avoir aussi la foi et l’espérance que mon action, concertée avec celle des autres et sans doute dans le cadre d’une association, peut aider à faire avancer le problème sinon à le régler. Nous sommes ici au cœur de notre condition humaine. Une fois encore, nous ne pouvons aimer sans faire appel à une forme de foi qu’aucun savoir ne peut évincer.

Croire en des valeurs

Qui que nous soyons, nous avons tous un certain sens du bien et du mal. Que ce sens soit juste ou erroné, rigoriste ou laxiste, là n’est pas la question pour l’instant. Aucun d’entre nous ne peut vivre sans un minimum de valeurs, qu’elles soient provisoires ou non, qu’elles changent au cours de l’existence ou non. Il y a des choses qui me déshonoreraient à l’égard de moi-même si je les accomplissais. Même s’il m’arrive d’être faible et de transgresser certaines valeurs, je garde un jugement net à leur sujet. Je sais ainsi que je ne dois pas mentir. Il n’est plus question du petit mensonge d’enfant qui veut éviter de se faire punir, mais, par exemple dans le cadre professionnel, de la manipulation subtile d’un dossier, afin d’en tirer profit. Remarquons que notre vie publique repose sur un certain nombre de valeurs qui sont l’objet d’un consensus : « Liberté, Égalité, Fraternité », voilà une devise qui aligne trois valeurs. Par définition, une valeur n’est pas une chose. Elle est une sorte d’utopie sur la manière dont nous devons vivre. Un homme dépourvu de toute valeur serait-il encore un homme ? Or toute valeur à laquelle on s’oblige devient l’objet d’un acte de foi. Le domaine du savoir demeure ici inopérant. L’homme est bien plus qu’une somme de connaissances. Il est celui qui les discerne, les juge et leur donne un sens. Mais dès que l’on parle de sens, de direction, d’intention, on est dans l’ordre du croire. De tout ce qui a été dit se dégage une conclusion : l’acte de croire est un acte essentiel de la condition humaine, un acte noble et authentiquement humain, et non point un acte honteux. Il intervient dans notre vie, indépendamment du croire proprement religieux. Vouloir s’en passer ne serait pas seulement une contradiction existentielle, mais en quelque sorte une perte de substance par rapport à ce que nous sommes.

Le croire religieux

Il reste que la forme la plus apparente du croire est le croire religieux. Celui-ci se présente aujourd’hui sous les formes du pire comme du meilleur. Si les « institutions du croire » que sont les grandes confessions chrétiennes apparaissent en perte de vitesse, nous constatons en revanche le développement des sectes. Certaines sont aberrantes par les croyances qu’elles proposent, parfois même immorales, quand elles accaparent, avec une avidité (cachée par une grande technique), les biens de leurs fidèles, pire encore quand elles abusent sexuellement de ceux-ci ou les poussent au suicide collectif. Elles donnent un triste exemple de la fragilité humaine, toujours accessible à la perversion du croire qui se dégrade en crédulité, et à des manipulations dépersonnalisantes. Le « retour sauvage du religieux » risque de nous ramener dangereusement en arrière. Il serait injuste cependant de juger le croire religieux sur la crédulité, ou sur ses autres perversions comme l’intolérance. Dans l’histoire de l’humanité, le croire religieux a bien des lettres de noblesse. Pour ne prendre qu’un exemple récent, n’est-ce pas lui qui a motivé l’engagement de Mère Teresa pour les plus démunis ? Il nous faut donc l’analyser pour lui-même et dans ses manifestations les meilleures.

La genèse de la foi religieuse

La foi religieuse se définit comme « la confiance de l’homme envers un Dieu personnellement rencontré (G. Van de Leeuw) ». Elle est née chez les anciens Hébreux. « En ce petit peuple, dans un coin perdu s’est accompli un fait immense, la naissance de la foi. Le premier grand témoin de cette foi, dans la tradition biblique, est la figure d’Abraham qui « eut foi dans le Seigneur et Seigneur le considéra comme juste » (Gn 15, 6). La question de la foi dans l’Ancien Testament ne gravite pas autour de celle de l’existence de Dieu, qui en quelque sorte allait de soi à l’époque. Elle pouvait d’ailleurs être très ambiguë, Ie dieu ou les dieux étant représenté(s) sous la forme de puissance plus ou moins personnifiée(s) et dominant l’homme. Les risques de magie et d’idolâtrie étaient grands. Quand les puissances étaient multiples, elles laissaient dans l’angoisse d’avoir oublié d’en apaiser une. Le retournement d’attitude opéré par Abraham est d’avoir accueilli une relation de type personnel avec un Dieu qui ne pouvait être qu’unique. Cette relation a commencé par la confiance faite à la parole, cet appel qu’il avait entendu. Abraham a cru de tout son être à la promesse reçue de Dieu de faire lui un grand peuple. Mais pour cela, il lui fallait quitter son pays, sa parenté et la maison de son père (Gn 12, 1-2), et partir vers l’inconnu. Sa foi s’est ensuite développée dans une histoire d’alliance interpersonnelle qui a fidèlement vérifié la confiance.

La vraie question de la foi en retourne les termes : il ne s’agit pas de croire que Dieu existe, mais de croire que l’homme existe pour Dieu. En d’autres termes, Dieu s’intéresse-t-il à l’homme ? Dieu peut-il intervenir dans l’histoire des hommes pour leur bien ? Depuis Abraham, la foi a répondu OUI. Telle est l’expérience fondamentale qui a mis en route la tradition spirituelle juive et sur laquelle la tradition chrétienne s’est greffée. Le vocabulaire hébraïque dans lequel cette expérience s’exprime n’a encore rien de technique, mais il en traduit les attitudes fondamentales : mettre sa force en Dieu, trouver son soutien en lui dans les contradictions de la vie, être en sécurité avec lui, s’appuyer sur lui comme sur quelque chose de solide. Dieu est la solidité de l’homme : c’est le thème de Dieu « Rocher d’Israël » (Ps 61, 4). Ainsi Dieu dit-il à l’homme : « Si vous ne tenez pas à moi (= si vous ne croyez pas), vous ne tiendrez pas » (Is 7, 9). Telle fut l’attitude d’Abraham, qui s’est appuyé sur Dieu et s’est adossé à son dessein réalisé dans l’histoire.

Jésus reviendra sur ce thème à la fin du discours sur la montagne, en évoquant les deux paraboles de la maison bâtie sur le roc et de la maison bâtie sur le sable (Mt 7, 24-27). Concrètement, s’appuyer sur Dieu, c’est lui faire confiance en répondant à son attente. Mais la foi évoque également la fidélité. Cette fidélité est d’abord et avant tout celle de Dieu, toujours fidèle à ses promesses. Dieu est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu des pères d’Israël. Les premiers Credo de la tradition biblique sont des Credo « historiques », c’est-à-dire des Credo qui énumèrent comme une litanie la liste des « merveilles » que Dieu a accomplies pour son peuple dans le passé. Avec le temps cette liste s’allonge sans cesse. Mais cette fidélité exige une autre fidélité, celle du peuple vis-à-vis duquel Dieu s’est manifesté ainsi. Le passé est le garant de l’avenir : la foi d’Israël se fait donc confiance à Dieu, attente et espérance. La fidélité divine dans l’avenir sera la même que celle du passé, car Dieu « n’abandonnera point ceux qui le cherchent » (Ps 9, 11).

La foi est donc une relation forte entre Dieu et son peuple. Elle s’inscrit dans une alliance. Cette alliance est paradoxale : au départ elle est unilatérale, puisque c’est Dieu qui fait tout par le choix, l’« élection » mystérieuse, de ce petit peuple, mais en vue d’un salut universel. Elle devient pourtant bilatérale, car elle ne peut tenir sans un dialogue constant où le peuple de Dieu répond à son Seigneur en lui donnant sa foi et en vivant selon sa Loi. La foi est toujours une réponse à une initiative d’alliance. Il en va de même dans le Nouveau Testament où les termes croire (300 emplois) et foi (250 emplois) deviennent envahissants et prennent un sens technique. Les Évangiles sont les livres de la foi en Jésus.

Cette foi associe deux éléments : un croire en et un croire que. Elle commence en effet par la rencontre d’une personne, celle de Jésus de Nazareth, et comporte le moment de la décision d’un engagement envers lui. Croire en, c’est un acte interpersonnel, par lequel le disciple se donne à Jésus, se met à sa disposition et met en lui toute sa confiance : « Je te suivrai partout où tu iras. » Un tel acte est-il légitime quand il s’adresse à un homme ? Nous avons dans nos mémoires tant d’exemples de serments abusifs de fidélité qui furent exigés par des chefs ou le sont encore par certains gourous, que nous avons raison d’être méfiants. Disons, pour faire bref, que ce que Jésus demande aux siens, c’est en fait ce que Dieu seul a le droit de leur demander. Ce n’est donc légitime que si ce Jésus est le véritable et définitif envoyé de Dieu. À travers la médiation de son humanité, c’est un acte de foi en Dieu que Jésus demande. Mais cette décision comporte également un croire que, c’est-à-dire la dimension d’une vérité concernant la personne de Jésus. Pour croire en Jésus, il faut aussi croire ce que Jésus dit et croire qu’il est bien celui qu’il revendique d’être. Cette dimension est plus particulièrement apparente dans l’Évangile de Jean, où le terme croire a souvent le sens de « tenir pour vrai », alors que chez Matthieu, Marc et Luc, il exprime plutôt l’engagement de confiance mis en une personne. La foi chrétienne a donc un contenu qui se concentrera sur la personne de Jésus, qui a vécu, et mort et est ressuscité des morts, et précisera son rapport à Dieu. Plus tard, saint Augustin inscrira sur une ligne montante les trois aspects de la foi chrétienne : croire Dieu, c’est-à-dire croire que le Dieu existe, premier présupposé de toute foi ; croire à Dieu, c’est-à-dire croire à sa parole ; et enfin croire en Dieu, c’est-à-dire croire au sens biblique et évangélique : se livrer à Dieu et lui confier le sens de notre vie, compter sur lui qui est notre rocher, mettre notre destin en lui dans un mouvement de réponse à l’alliance qu’il nous offre. Voilà pourquoi l’alliance entre Dieu et son peuple est décrite dans la Bible selon la parabole du mariage. Il y a donc bien des degrés dans l’acte de croire. Seul le dernier correspond complètement à la foi chrétienne.

Les « yeux » de la foi

Pierre Rousselot essayait d’analyser la psychologie de la foi et de justifier celle-ci non seulement au regard de la raison, mais encore à celui du fonctionnement concret de notre connaissance. Il cherchait à rendre compte de la manière dont l’acte de foi lui-même compose avec les raisons de croire, mais sans jamais s’y réduire. Car l’acte de foi dépasse toujours en engagement et en contenu les raisons que l’on a de croire ou les indices et les signes qui nous font croire. Rousselot prend la comparaison de deux policiers qui travaillent sur la même enquête criminelle. Tous deux disposent des mêmes indices. À partir de ces indices, l’un trouve l’identité du criminel. L’autre ne trouve rien. Qu’est-ce qui les distingue ? Un pouvoir de synthèse et d’intuition qui permet au premier de relier les indices entre eux et d’en faire une chaîne cohérente qui conduit à la conviction qu’un tel est le coupable. Le second est dépourvu de cette intuition et piétine.

Les raisons de douter

Le silence de Dieu

Dieu semble faire la sourde oreille ! Dans la Bible, de nombreux orants se plaignent à de multiples reprises de la surdité de Dieu :

Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Ps 22,1).

Jusqu'à quand, Yahvé, m'oublieras-tu ? Jusqu’à la fin ? Jusqu'à quand me vas-tu me cacher ta face ? Jusqu'à quand mettrai-je en mon âme la révolte, en mon cœur le chagrin, de jour et de nuit ? Jusqu'à quand mon adversaire aura-t-il le dessus ? Regarde, réponds-moi, Yahvé mon Dieu ! Illumine mes yeux, que dans la mort je ne m’endorme. (Ps 12,2-4)

Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur ? Réveille-toi ! Ne nous repousse pas à jamais ! Pourquoi caches-tu ta face ? Pourquoi oublies-tu notre misère et notre oppression ? (Ps 44,23-24).

Éternel ! Écoute ma voix, je t’invoque : Aie pitié de moi et exauce-moi ! (Ps 27,7). Ô Dieu ! Prête l’oreille à ma prière, et ne te dérobe pas à mes supplications ! Écoute-moi, et réponds-moi ! J’erre çà et là dans mon chagrin et je m’agite ! (Ps 55,1-2).

Jusqu'à quand, Seigneur, vais-je t'appeler au secours sans que tu m'écoutes, et vais-je crier à la violence sans que tu nous en délivres ? Pourquoi me fais-tu voir tant d'injustice ? Comment peux-tu accepter d'être spectateur du malheur ? (Ha 1,2-3).

Ces plaintes retentissent encore aujourd’hui comme une litanie. Le chemin de croix de l’humanité n’en finit pas de s’allonger de station en station. Dieu ne décroche pas son téléphone. Les SMS ou les courriels ne connaissent pas plus de succès. Les plaintes contre Dieu pour non-assistance à personne en danger s’allongent inexorablement. Devons-nous alors insister jusqu’à ce que las de nous entendre, il réponde favorablement à nos requêtes (Lc 18,1-8) ? Une vie ne suffit pas toujours. Tiré du livre "Dieu tout-puissant, mythe ou réalité".

Le mal

Le mal est illogique, c’est-à-dire hors de toute compréhension rationnelle lorsque nous tentons de résoudre la question du « pourquoi »... La pire des souffrances, celle qui pose le plus de questions est bien celle de l’innocent, celle du juste sur qui s’abat un événement dramatique. Cette catégorie est la plus difficile à supporter et à accepter parce qu’elle est injuste, incompréhensible, inexplicable et absurde. Par exemple celle de l’enfant qui naît avec une maladie incurable, celle de cette famille décimée dans un tremblement de terre, celle de l’enfant unique tué accidentellement. Ces événements nous plongent dans une révolte pour laquelle les mots ont peu de poids, comme un non-sens qui résonne dans le vide. Et nous nous tournons alors vers Dieu, soit pour y trouver un réconfort, soit pour l’accuser ou se révolter, ce qui est légitime, car nous voulons une explication et juger le coupable. Tiré du livre "Dieu tout-puissant, mythe ou réalité".

Le contre-témoignage

L'homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres ... ou s'il écoute les maîtres, c'est parce qu'ils sont des témoins ... . C'est donc par sa conduite, par sa vie, que l'Église évangélisera tout d'abord le monde, c'est-à-dire par son témoignage vécu de fidélité au Seigneur Jésus, de pauvreté et détachement, de liberté face aux pouvoirs de ce monde, en un mot, de sainteté.

Ce qui n'est pas scandale pour l'un peut l'être pour l'autre. Saint Paul dicte à ce propos la ligne de conduite aux chrétiens de Rome. Certains d'entre eux se croient encore tenus en conscience par les prescriptions légales qu'ils observaient dans le judaïsme, d'autres ont compris qu'ils en étaient libérés, et ils étaient portés à mépriser les premiers: "Cessons donc de nous juger les uns les autres. Jugez plutôt qu'il ne faut pas être pour un frère cause de chute ou de scandale ... . Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu'on est ainsi cause de chute" (14, 13. 20). La règle est de rechercher la paix et l'édification mutuelle.

Georges Cottier, Extrait de cet article.

« Je ne mesure pas l’impact de mes actes ou de mes paroles, mais je sais qu’elles en ont, que ce soit dans un sens positif ou négatif. Si tant de reproches sont faits aux chrétiens concernant la justice ou la solidarité ou la sincérité, c’est que beaucoup ont une haute idée du message évangélique et en attendent des manifestations chez les chrétiens. » Chronique audio de Mgr Bruno Lefevre Pontalis.

Être “témoin” du Christ et de son message, c’est ce que Jésus a demandé à ses disciples avant de les quitter : “Vous serez mes témoins jusqu’aux extrémités de la terre”. C’est notre rôle, notre mission essentielle. Mais qu’est-ce qu’un témoin ? Au sens le plus courant, c’est un mot utilisé en justice pour désigner quelqu’un qui a vu un événement, une situation ou entendu quelque chose et qui peut le certifier, en attester la vérité devant un juge. Mais bien sûr, le mot a un sens plus large : il désigne quelqu’un dont la vie est telle que les autres en viennent à s’interroger et à questionner cette personne sur la source de sa singularité.

Pour nous chrétiens, cette “singularité” n’est pas dans l’originalité d’un habit, d’une mise à part du monde, mais dans l’effort pour vivre selon l’évangile en sachant que, bien souvent, cette fidélité nous fait déborder les frontières de l’opinion générale et donc étonne. Le chrétien vit dans le monde ; sa singularité n’est pas de se retrancher du monde, mais de faire de l’évangile sa référence et la priorité dans ses choix. Parmi les “singularités” qui peuvent poser question, signalons l’amour des ennemis, mais aussi le pardon, le sens du service au-delà de nos propres avantages, prendre la dernière place, quitter tout pour suivre le Christ, donner sa vie pour les autres... Ce sont tous les paradoxes de la vie évangélique qui, s’ils sont vécus en vérité, ne peuvent pas ne pas interpeller beaucoup de nos contemporains. Extrait d'un article du diocèse de Paris.

L'objet du désir

André Compte Sponville, reconnu comme « proche de la tradition chrétienne et si manifestement marqué par les Évangiles », en énumère trois. Sa première raison est celle de l’immensité du mal. Elle est sans doute la plus radicale. La deuxième est la médiocrité de l’ensemble des hommes « plutôt dérisoires que méchants ». La troisième, plus surprenante, mais plus grave, est que la foi en Dieu et la religion correspondent trop « exactement à nos désirs les plus forts, qui sont de ne pas mourir et d’être aimés. C’est une raison de s’en défier : une croyance qui correspond si bien à nos désirs, il y a tout lieu de penser qu’elle a été inventée pour cela, pour nous satisfaire, pour nous consoler. C’est la définition de l’illusion ». Ne rejoint-on pas ici la fameuse formule de Renan : « Le désir crée généralement son objet » ? Ce fut la grande objection du XIXe siècle en particulier avec Feuerbach et Marx, puis Freud. La réponse donnée ci-dessus disait que le néant ne fonde rien et qu’il ne peut pas fonder une telle dynamique ouverte à l’infini de Dieu. Est-ce suffisant pour emporter la conviction ? N’est-ce pas un raisonnement bien abstrait ? Reconnaissons toutefois que cet accord profond entre notre désir et ce que propose la foi chrétienne demeure troublant et invite à la réflexion. Cette foi a donc une rationalité. D’autre part, on a vu avec le Père de Lubac, que rien ne peut expliquer l’origine de tels désirs et du désir de Dieu. L’incroyant comme le croyant se heurtent au même mystère. B. Sesboüé, Croire.

Les raisons de croire

  • Une causalité première
  • La complexité de l'univers
  • Jésus-Christ
  • Un sens ultime
  • Une soif d'infini