Étude théologique
Dieu tout-puissant
Pourquoi? C'est une question sur la cause, la raison ; c'est en même temps une question sur le but (pour quoi?) et, en définitive, sur le sens.
Pourquoi le mal et la souffrance ?
Une permission ?
Nous entendons souvent cette affirmation "Dieu permet le mal". Le verbe "permettre" siginifie "1. Donner à quelqu'un le pouvoir, le droit de faire quelque chose, d'agir de telle ou telle manière" ; 2. Donner la possibilité, l'occasion, le moyen de faire quelque chose ; 3. Faire que quelque chose soit possible, puisse exister (Larousse).
Il faut éliminer les mauvaises pistes : Dieu ne donne pas la permission de commettre le mal ; il n'autorise pas le mal. L'expression "Dieu permet le mal" n’est admissible que dans la mesure où on ne lui prète pas un sens positif. Elle exprime le fait que Dieu confie la création à l'humanité dans le cadre d'une alliance avec tous les risques que celle-ci comporte du fait de la liberté humaine. Il est moins ambigü de dire que "Dieu crée des êtres libres de choisir entre le bien et le mal" que d'affirmer que "Dieu permet un mauvais usage de la liberté".
Les types de souffrance
Les réflexions ci-dessous sont principalement tirées de Jean-Paul II, Salvifici doloris, 1984.
5. L'homme souffre de diverses manières qui ne sont pas toujours observées par la médecine, même dans ses branches les plus avancées. La souffrance est quelque chose d'encore plus ample que la maladie, de plus complexe et en même temps plus profondément enraciné dans l'humanité elle-même. Une première approche de ce problème nous vient de la distinction entre la souffrance physique et la souffrance morale. Cette distinction se fonde sur la double dimension de l'être humain, et elle désigne l'élément corporel et spirituel comme le sujet immédiat ou direct de la souffrance. Dans la mesure où l'on peut, jusqu'à un certain point, employer comme synonymes les mots « souffrance » et « douleur », il y a souffrance physique lorsque « le corps fait mal » d'une façon ou d'une autre, tandis que la souffrance morale est une « douleur de l'âme ». Il s'agit en effet de la douleur de nature spirituelle, et pas seulement de la dimension «psychique » de la douleur qui accompagne la souffrance morale comme la souffrance physique. L'ampleur de la souffrance morale et la multiplicité de ses formes ne sont pas moindres que celles de la souffrance physique; mais en même temps, il semble que la thérapeutique ait plus de mal à l'identifier et à l'atteindre.
7. L'homme souffre à cause du mal qui est un certain manque, une limitation ou une altération du bien. L'homme souffre, pourrait-on dire, en raison d'un bien auquel il ne participe pas, dont il est, en un sens, dépossédé ou dont il s'est privé lui-même. Il souffre en particulier quand il « devrait » avoir part — dans l'ordre normal des choses — à ce bien, et qu'il n'y a pas part.
Une punition divine
Au mal moral du péché correspond la punition qui garantit l'ordre moral au sens transcendant où cet ordre est établi par la volonté du Créateur et Législateur suprême. De là découle aussi l'une des vérités fondamentales de la foi religieuse, fondée également sur la Révélation: Dieu est un juge juste qui récompense le bien et punit le mal: « Tu es juste, Seigneur, en toutes les choses que tu as faites pour nous, toutes tes œuvres sont vérité, toutes tes voies droites, tous tes jugements vérité. Tu as porté une sentence de vérité en toutes les choses que tu as fait venir sur nous... Car c'est dans la vérité et dans le droit que tu nous a traités à cause de nos péchés ».
Dans l'opinion exprimée par les amis de Job se manifeste une conviction que l'on trouve aussi dans la conscience morale de l'humanité: l'ordre moral objectif requiert une peine pour la transgression, pour le péché et pour le délit. A ce point de vue, la souffrance apparaît comme un « mal justifié ». La conviction de ceux qui expliquent la souffrance comme punition du péché s'appuie sur l'ordre de la justice, et cela correspond à l'opinion exprimée par un ami de Job: « Je parle d'expérience, ceux qui labourent l'iniquité et sèment le malheur, les moissonnent ».
11. Toutefois, Job conteste la vérité du principe qui identifie la souffrance avec la punition du péché. Et il le fait en se fondant sur sa propre réflexion. Il est en effet conscient de ne pas avoir mérité une telle punition; il montre au contraire le bien qu'il a fait dans sa vie. A la fin, Dieu lui-même reproche aux amis de Job leurs accusations et reconnaît que Job n'est pas coupable. Sa souffrance est celle d'un innocent; elle doit être acceptée comme un mystère que l'intelligence de l'homme n'est pas en mesure de pénétrer à fond.
S'il est vrai que la souffrance a un sens comme punition lorsqu'elle est liée à la faute, il n'est pas vrai au contraire que toute souffrance soit une conséquence de la faute et ait un caractère de punition. La figure de Job le juste en est une preuve spéciale dans l'Ancien Testament. La Révélation, parole de Dieu même, pose en toute franchise le problème de la souffrance de l'homme innocent: la souffrance sans faute. Job n'a pas été puni, il n'y avait pas de fondement pour lui infliger une peine, même s'il a été soumis à une très dure épreuve.
La souffrance du Christ
Le Christ souffre volontairement et c'est innocent qu'il souffre. Il accueille par sa souffrance la question — posée nombre de fois par les hommes — qui a été exprimée en un sens d'une manière radicale par le Livre de Job. Toutefois, non seulement le Christ porte en lui l'interrogation elle-même (et cela d'une façon encore plus radicale puisque, s'il est homme comme Job, il est aussi le Fils unique de Dieu), mais il apporte également la plus complète des réponses possibles à cette question. La réponse vient, peut-on dire, de la matière même dont est faite la demande. La réponse à l'interrogation sur la souffrance et sur le sens de la souffrance, le Christ la donne non seulement par son enseignement, c'est-à-dire par la Bonne Nouvelle, mais avant tout par sa propre souffrance qui est complétée d'une manière organique et indissoluble par cet enseignement de la Bonne Nouvelle. Et c'est là le mot ultime, la synthèse, de cet enseignement: « le langage de la Croix », comme le dira un jour saint Paul(44).
Une participation à la rédemption
Si un homme en vient à participer aux souffrances du Christ, c'est parce que le Christ a ouvert sa souffrance à l'homme, parce que Lui-même, dans sa souffrance rédemptrice, a participé en un sens à toutes les souffrances humaines. En découvrant grâce à la foi la souffrance rédemptrice du Christ, l'homme découvre en même temps en elle ses propres souffrances, il les retrouve, grâce à la foi, enrichies d'un contenu nouveau et d'une signification nouvelle.
23. Souffrir signifie devenir particulièrement réceptif, particulièrement ouvert à l'action des forces salvifiques de Dieu offertes à l'humanité dans le Christ.
Dans la souffrance est comme contenu un appel particulier à la vertu que l'homme doit exercer pour sa part. Et cette vertu est celle de la persévérance dans l'acceptation de ce qui dérange et fait mal. En agissant ainsi, l'homme libère l'espérance, qui maintient en lui la conviction que la souffrance ne l'emportera pas sur lui, ne le privera pas de la dignité propre à l'homme unie à la conscience du sens de sa vie. Et ce sens de la vie, il se manifeste en même temps que l'oeuvre de l'amour de Dieu, qui est le don suprême de l'Esprit Saint. A mesure qu'il participe à cet amour, l'homme se retrouve alors qu'il est au fond même de la souffrance: il retrouve « l'âme » qu'il croyait avoir « perdue » à cause de la souffrance.
La souffrance du Christ a créé le bien de la Rédemption du monde. Ce bien en lui-même est inépuisable et infini. Aucun homme ne peut lui ajouter quoi que ce soit. Mais en même temps, dans le mystère de l'Eglise qui est son corps, le Christ, en un sens, a ouvert sa souffrance rédemptrice à toute souffrance de l'homme. Dans la mesure où l'homme devient participant des souffrances du Christ — en quelque lieu du monde et à quelque moment de l'histoire que ce soit —, il complète à sa façon la souffrance par laquelle le Christ a opéré la Rédemption du monde.
Conclusion
Le mal nous gifle de questions. « Pourquoi ? Pourquoi moi ? » Ces interrogations atteignent une intensité paroxystique dès que l’on croit en un Dieu unique, infiniment sage, bon et tout-puissant. Impossible alors de ne pas lui demander raison du mal et de lui confier, ou crier, nos « Pourquoi ? ». S’il est unique, sa responsabilité est engagée. S’il est sage, il ne peut nous renvoyer à l’absurde. S’il est bon, il ne peut « permettre » le mal. S’il est tout-puissant, il doit le vaincre.
Job cherche désespérément sens à son malheur. La réponse de Dieu ne l’enferme pas dans la nuit d’une énigme irrationnelle et obscure, mais fait lever pour lui une aube de sens : le mal existe, il n’est pas omnipotent, Dieu lui a fixé des limites, au sein d’un projet englobant de création, de vie, dont le secret n’est pas encore dévoilé. Il ne le sera que sur la Croix, contemplée au clair de la Résurrection.
Le passage du « pourquoi » (warum ?) au « pour quoi » (wozu ?) pourrait bien indiquer le chemin à suivre. C’est en tout cas ce que Jésus suggère à propos de l’aveugle-né (Jn 9) : il n’y a rien, ou pas grand-chose, à chercher derrière le mal (un péché), mais quelque chose peut être attendu devant le mal (l’accomplissement d’une œuvre de Dieu). Pour autant, le « pourquoi » (unde malum ?) ne saurait être éludé.
Le mal : Dieu responsable et innocent, Réflexions inspirées par A. Gesché, Michel Salamolard, NRT 127-3 (2005), p. 373-388, https://www.nrt.be/fr/articles/le-mal-dieu-responsable-et-innocent-629
